CHRONIQUE
LE CHANT DES HOMMES
Il y a, avant la mort, toujours une dernière chance,
que le héros saisit, et non pas la mort.
Emmanuel Levinas, Le temps et l’autre
Ainsi le retard de Jean-Baptiste Poitevin à son bureau de la rue du Louvre ce matin – et j’en viens enfin à ma chronique – ne trouve-t-il pas ailleurs que dans cette force vitale, identique à celle du pinson, son origine, et je veux ici décrypter par le filtre inverse de ces raffinements proprement humains la séquence d’actions qui a conduit Jean-Baptiste à franchir à 10h37 seulement la porte vitrée de son bureau, lisant avec au ventre l’aigreur d’un sentiment mélangé de déshonneur et de désespoir cette inscription aujourd’hui amèrement familière : « Jean Baptiste Poitevin, détective privé ».
La veille au soir après le souper, qu’il prit normalement avec Olympe sa mère et la télévision dans la cuisine, Jean-Baptiste est monté s’enfermer dans sa chambre du vieux pavillon de Colombes. Olympe ne se souvient pas d’avoir entendu au moment de ce départ autre chose qu’un grognement terne, rien qui pût éveiller son attention déjà mobilisée par la fin des actualités. A 20h37, Jean-Baptiste entreprit de s’attaquer à l’énigme posée par l’enquête n° 357 de « Ludo détective ». Loin d’être improvisée, l’idée de cet exercice lui était venue plus tôt dans la journée, comme il avait coup sur coup pris conscience de piétiner dans l’affaire des lettres anonymes de madame Bulloc et subi pour cette raison-même la manifestation des agacements de son employeur monsieur D., rendue d’autant plus douloureuse qu’elle était survenue en réunion plénière, c’est-à-dire, en particulier, en présence de Louison.
Quoique les atermoiements enregistrés dans le cours de cette enquête devenaient indiscutablement inacceptables, quoique, aussi, ils commençaient de menacer la Société D. de la perte d’une grosse cliente (dont les impatiences se faisaient plus manifestes à chaque nouveau compte-rendu d’avancement), quoique, enfin, il avait lui-même le sentiment de n’avoir pas eu dans cette affaire le minimum de clairvoyance exigée par la réputation de la Maison, cette humiliation avait paru injuste à Jean-Baptiste. Il n’avait pas su se dire pour quelle raison, mais elle lui avait paru injuste à proportion de la durée du silence qu’avait déclenché la saillie ironique de monsieur D. S’il avait pris du recul pour tenter de dissiper la confusion de ce sentiment que les apparences semblaient ne pas légitimer, il aurait découvert que, malgré l’autonomie qui lui était accordée pour qu’il progresse selon ses façons, malgré la liberté qui lui était faite d’user pleinement de son intuition, un carcan invisible le retenait de penser clairement, un étouffoir épais empêchait son esprit, une indicible pression le menait, plus forte que ses efforts et son expérience, loin de la vérité et des attentes de madame Bulloc. S’il avait pris le temps d’aller plus loin dans cette analyse, de s’enfoncer dans les couloirs sombres d’où semblaient provenir la résonance des faibles protestations d’injustice, il aurait vu, en ombres projetées, les silhouettes entrelacées de monsieur D., de Louison et d’Olympe, d’autres encore qu’il aurait presque reconnues, faisant une ronde triste et sévère. Un effort plus grand eût été vain : il n’aurait rien vu d’autre.
Il arrive aux moments troubles son existence, quand les souvenirs sont à la pensée un poids trop grand et qui semble la paralyser, qu’on désire s’adonner à la mécanique et à l’habitude réconfortante d’un rituel familier, dans lequel on espère décharger un peu de ces lourdeurs, rendre l’esprit plus leste, plus mobile en somme, de sorte qu’on nourrit par ce rituel, comme par la communion du dimanche, l’espoir d’une accélération radicale ou d’un prompt changement de trajectoire, d’un salut.
Il faudrait choisir comme objet de ces rituels des totems ancestraux et solides, que le temps a figé, capables sans frémir d’éponger les masses épaisses et traumatiques de la mémoire humaine. Mais le plus souvent l’ignorance se jette sur des fétiches trop jeunes et trop frêles, incapables eux-mêmes, dans leur solitude renfermée, de supporter le fardeau de leur existence de fétiche. Alors le flux des inerties écrasantes s’inverse, et au lieu que le totem allège l’esprit, c’est l’esprit qui s’alourdit des souvenirs du fétiche.
C’est à cette sorte de mauvais réflexe que les événements de l’après-midi avait amené Jean-Baptiste quand il piocha dans la pile des énigmes de Ludo, religieusement collectionnées dans ses années adolescentes parce qu’elles faisaient alors le gros de ses amusements.
On imagine qu’après avoir mis un peu d’ordre dans sa chambre – comme s’il eût attendu qu’un étranger survint dans cette pièce où seule sa mère chaque matin pour y taper le lit, et le docteur Giraud une fois de forte fièvre inexpliquée dont madame Poitevin est convaincu qu’il ne s’est jamais complètement remis –, qu’après avoir également coiffé la casquette à carreaux retrouvée pendant le rangement et à laquelle il attribuait la vertu de lui permettre une meilleure communion avec l’esprit du fameux détective, il n’a pas cherché très longtemps parmi les piles jaunies mais rangées le numéro 357.
Il savait de mémoire confuse que ce numéro présentait une double propriété : d’abord, par sa difficulté, de constituer un défi susceptible de racheter l’honneur et la confiance cédés cet après midi, ensuite, de compter parmi ses suspects mademoiselle Jeanne qui, si peu de traits qu’elle partage avec Louison (dont la taille est plutôt fine et le cheveu coupé court), l’évoquerait cependant par sa féminité puissante le temps de la résolution, diffuserait même, comme par la fusion sublime du souvenir et de la suggestion, un peu de sa présence dans la chambre. L’évocation mentale de Louison dans l’obscurité de cette pièce n’était pas une première. Elle était même devenue depuis quelques mois une sorte d’habitude à laquelle il faisait bon céder, accompagnant dans la douceur de questionnements confus et chauds Jean-Baptiste au sommeil. C’est donc bien dans la conjugaison de cette imagerie avec la difficulté de l’épreuve qu’il faut chercher l’origine du douloureux trouble dont il fut victime une bonne partie de la nuit.
Dès la première lecture des huit vignettes du logogriphe et malgré qu’il s’y soit théoriquement préparé pendant le silence du souper, le trouble résultant de la superposition mentale des traits de Louison et de ceux de mademoiselle Jeanne fût assez fort pour que ses capacités d’analyse se trouvent très amollies, et qu’il ne fût plus capable d’envisager ce personnage amalgamé en coupable du meurtre de monsieur Albert, gérant de café, pourtant retrouvé étendu à plat ventre dans son bureau sis au dessus du café et à côté de l’appartement de Mademoiselle Jeanne, poignardé par derrière avec un épluche-légume. S’il n’avait pas été distrait par la confusion des figures, il n’aurait probablement pas manqué de voir, comme nous tous, dans la singularité de cet instrument du crime l’indice désignant en mademoiselle Jeanne le principal suspect. Il aurait ensuite accumulé consciencieusement les éléments de conviction – le port du tablier imperméable maculé de sang alors que le clocher pointe 15h40, l’invocation d’un rendez-vous chez le coiffeur alors qu’une course de vélo locale en arrière-plan de la première vignette figurant Ludo en train de prendre une bière en terrasse avant d’être interpelé pour le crime de monsieur Albert suggère qu’on est dimanche, … – pour confondre la coupable.
Au lieu de quoi, il avait commencé par s’échiner une heure à décrypter ce qui pouvait ressembler à une inscription laissée sur une page déchirée posée sur le bureau de M. Albert, et dans laquelle il avait cru pouvoir trouver, sinon le nom de l’assassin directement, du moins un indice pouvant le mettre sur sa piste. Il avait surtout, disons-le, trouvé dans cette tentative le prétexte à utiliser la vieille loupe écaillée que son père lui avait donnée pour son cinquième anniversaire et dans le but de susciter chez son fils la vocation de détective que lui-même avait eue sans trouver l’opportunité de pouvoir la nourrir. C’est la raison pour laquelle il faut peut-être aussi comprendre ce premier fourvoiement comme la satisfaction inconsciemment donnée par Jean-Baptiste à sa loupe, inutilisée depuis si longtemps sur ce bureau, et revendiquant, en quelque sorte, de sa simple présence immobile, une minute de mobilisation, un clin d’œil respectueux à travers sa lentille, comme un hommage discret à Poitevin. Cet hommage eut-été plus accompli s’il s’était effectivement trouvé sur cette page, que Jean-Baptiste avec retournée plusieurs fois en même temps que son magazine, autre chose que les gribouillis illisibles malicieusement posés là par le créateur de l’énigme numéro 357.
Ce n’est qu’après qu’il se fût rangé à cette évidence – et il était déjà tard – que l’épluche-légumes avait commencé de l’intriguer. Mais au lieu de l’associer directement et simplement, comme eût fait n’importe qui lucide, à la possibilité que le coupable fût une femme, il avait pris un cheminement logique complexe, associant d’abord l’épluche-légume à la soupe, la soupe au potager, puis le potager au jardinier, de sorte que sa suspicion s’était jetée sur Jean, jardinier de la résidence, quoique le périmètre des attributions de ce dernier se limitait à quelques parterres fleuris de crucifères ou de liliacées. Egaré dans un méli-mélo de conjectures, il ne fût intrigué que très tard par le fait que les bottes résolument crottées du jardinier n’aient pas laissé la moindre trace sur la moquette du bureau cossu de monsieur Albert.
Se fût-il observé lui-même depuis un point reculé de sa chambre, qu’il aurait, comme font les spectateurs délestés de la pression des caméras devant les jeux télévisés, d’abord sourit à l’évidence de cette deuxième erreur, puis été gagné par les fourmillements, les trépignements, les sursauts convulsifs peut-être même, mais rieurs, de ceux que les évidences indicibles chatouillent. Mais il était là, immobile sur sa chaise de paille et les sensations qui l’avaient envahi depuis longtemps, c’était autre chose que des fourmis, croyez-moi ! La chaleur d’abord avait monté (l’impossibilité qu’il avait depuis toujours d’ouvrir la fenêtre de cette chambre sans être envahi par les odeurs de sardines grillées montées du 3e étage et de la cuisine de madame Robert lui en avait désappris le réflexe), se transformant en un étouffement proche de celui qui oppresse au printemps les asthmatiques saisonniers. Puis l’angoisse avait continué de grandir, lancinante et aigre.
Il avait passé une heure et demie à harceler, en somme, Jean le jardinier, lorsque survint par le résultat de la concentration vaine et du sentiment d’échec mélangés, le début d’un nouveau phénomène mental étrange : en même temps qu’il cuisine le jardinier, il continue d’observer Louison (mademoiselle Jeanne) du coin de l’œil (et pour aucune raison que l’enquête motive), ici donnant la réplique à Ludo, là traversant la cour en arrière-plan du relevé d’empreintes. Mais en même temps qu’il la voit sur la page, il la ressent aussi là, au-dessus de la porte derrière lui, posant sur ses épaules un regard impossible. Là il ne la voit pas mais il la sait, d’abord confusément, puis plus fort à mesure que le silence de la nuit gagne en profondeur : c’est comme une boule qui grossit entre ses omoplates. A quatre reprises même, dépassant cette sorte de honte qui accompagne les mouvements qu’on fait vers les chimères à certains moments de solitude, il se retourne brusquement, comme pour surprendre, vers le léger contre-haut d’où il sent peser le regard, et sa certitude de la trouver est alors si forte que c’est au petit craquement que la chaise à sa pirouette émet qu’il attribut l’absence de Louison : comme un petit génie effarouché par le déchirement de la nuit, quatre fois de peur elle s’est évanouie, ne laissant voir au-dessus du chambranle qu’un Christ en plomb sur une croix de buis.
A mesure que ces sortes de distractions inquiétantes se prolongeaient, à mesure que le poids des regards fantomatiques l’oppressaient, naturellement, la capacité de Jean-Baptiste à résoudre l’énigme numéro 357 diminuait. Il faut imaginer la capacité pulmonaire de Jean-Baptiste calée sur cette capacité de réflexion pour se figurer l’angoisse de cette fin de nuit. Vers 3 heures du matin, il continuait de chercher par réflexe, sans illusion, presque sans souffle, envisageant même confusément la culpabilité d’une fillette jouant en arrière-plan de la troisième vignette. La boule de regard était toujours grosse entre ses omoplates. Il était au bord de l’épuisement.
C’est cependant plus à une rémission de lucidité qu’à cet épuisement qu’il faut attribuer la lenteur avec laquelle il se tourna une cinquième fois sur sa chaise : le geste n’était pas seulement lent, il était calme, les yeux n’étaient plus envahis par les fantômes, presque réfléchis, et semblaient seulement vouloir s’assurer que raison était toujours mère de vérité.
C’est là qu’il la vit : sur le crucifix, elle avait pris la place Christ. Et la pâleur aussi. Elle le regardait, la tête légèrement penchée et les cheveux en broussaille. Le regard qui avait saisi Jean-Baptiste n’était pas immobile : il semblait tantôt rassurant et vouloir dire, ce n’est pas grave ; mais sans qu’il donnât l’impression de bouger il changeait cependant, et Jean-Baptiste baissait les yeux par l’effet de la culpabilité qu’il faisait alors grossir. Le goût de l’hostie qu’il avait usurpé la semaine d’avant sa première communion lui revint dans la bouche, pas vraiment un goût, plutôt une sensation sèche sur les muqueuses et le sentiment que le petit disque blanc allait aspirer par punition toute l’eau de son corps, sentiment effrayant mais que la fugacité avait aussi rendu joyeux, de sorte qu’il avait été presque déçu de ne plus le ressentir les dimanches suivants, et que chaque dimanche encore le moment de l’eucharistie était comme une pointe d’attente frustrée. L’échange de regards entre Louison et Jean-Baptiste dura encore longtemps. Combien de temps ? On ne sait pas. Mais longtemps.
Louison avait aussi la posture et la tenue dans lesquelles ont représente usuellement le Christ, de sorte que ses seins projetés en avant par les bras en croix semblaient une invitation à la tendresse. Dès qu’il put se libérer de l’attraction de son regard, c’est par cette tendresse que Jean-Baptiste fût immédiatement happé. Il se leva, poussa sa chaise jusqu’à la porte de sa chambre et y grimpa lentement avec le projet précis, quoique non formulé, d’embrasser le corps à demi nu offert à lui par Louison.
Après l’avoir aidé à se coucher, madame Poitevin, qui avait été inquiétée par les bruits de chaise, avait fini par se lever pour se rassurer et était entrée dans la chambre de Jean-Baptiste à l’orée de cette opération, puisa dans l’idée que son fils était bienheureux, la consolation d’une carrière moins brillante que Poitevin ne l’avait espérée.
C’est aussi la raison pour laquelle, et parce qu’elle était peu soucieuse, dans ces circonstances, de l’effet que pourrait produire sur son employeur et sur ses collègues un retard aussi appuyé, elle ne l’éveilla qu’à 9h30 ce matin. Il ne prit ni le temps de déjeuner ni celui d’une courte toilette, partit comme il est arrivé et comme nous l’avons trouvé au début de cette chronique, en retard, contrit, désespéré.