Les fables d’Hipparchia

Histoires courtes, incertaines et rugueuses

L’homme des sables – Deuxième Partie – André (2.1) mai 25, 2009

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Qui y voit peu, voit toujours trop peu, qui entend mal entend toujours quelque chose de trop.

Friedrich Nietzche, Humain, trop humain



Jocelyne a toujours été une tante attentionnée mais c’est avec la sollicitude particulière de la quarantaine sonnée qu’elle offrit à André, en récompense d’un honorable deuxième trimestre, un lapin blanc. C’était un dimanche ensoleillé du début du printemps 1980.


(Jocelyne était une petite femme sèche de corps et solitaire. Elle était directrice financière d’une entreprise de confection de bonnets hygiéniques jetables. Deux mois après l’événement qui fait le début de ce récit, Jocelyne réclama de façon un peu inattendue une cinquième semaine de congés pour, dit-elle, un voyage improvisé sur la côte Est des Etats-Unis. Elle partit. Son patron s’étonna qu’elle ne revint pas, mais ne posa pas de question. On ne la revit plus.)


André comme tous les enfants joyeux – et avait-il une seule raison de ne pas l’être ? – réclamait depuis longtemps, avec mesure et discrétion cependant (exprimant à peine la préférence qu’il fût à poil), la compagnie d’un animal,. André avait 10 ans. Un lapin, pourquoi pas, mais alors blanc.


La famille Lebeau autour d’André, était composée d’un père, d’une mère et d’une sœur ; était bourgeoisement installée dans la maison bourgeoise d’un bourg de Vendée. Les parents Lebeau, après un moment rémunérateur de leur vie à Paris, s’étaient lancés dans la viticulture biologique, activité prenante autour de laquelle néanmoins, Léonie Lebeau réussissait à produire quelques estampes, Frédéric à accroître son influence dans la sphère politique départementale Les jeux de plein air, les cache-cache entre les fûts de la cave, la recherche de champignons étranges faisaient, quand ils n’étaient pas à l’école, les passe-temps des enfants. Avant le lapin blanc.

 

L’homme des sables – Première Partie – Paula Ker-Nadec (1.1) mai 25, 2009

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Mon adolescence, méchante et criminelle, est morte.
Mais plus j’ai vieilli, plus je suis devenu ignoble et creux. Incapable de me représenter une substance autrement qu’à l’aide de ce que les yeux ont l’habitude de voir.

Saint Augustin, Les Aveux



Paula Ker-Nadec marche lentement sur l’estran de la plage de Longeville sur Mer. Des enfants courent et crient autour d’elle, des parents s’égosillent. S’il n’était pas interdit de s’y aventurer, ou si le respect de cette interdiction ne faisait pas l’objet d’une si sourcilleuse surveillance, elle aurait naturellement préféré pour sa promenade la compagnie discrète et aromatique de l’euphorbe et du pavot qui se trouvent en contre-haut, sur la dune.


Elle aurait inspiré quelques bouffées des vapeurs marines soulevées par les rouleaux et poussées par le vent d’ouest, aurait pris le recul d’un petit élan et, à la faveur d’un entre-deux moins pentu ou moins élevé, se serait hissée sur l’éminence sableuse. Elle aurait un temps longé le bord de la falaise incertaine où le sable se dérobe, évaluant sa peur de regretter le confort des appuis fermes offerts par le sable humide d’en bas, anticipant aussi la petite nostalgie de ne plus voir les brumes fantomatiques soulevées par les vagues juste avant leur chute furieuse. Mais le tropisme des arrière-mondes sauvages et solitaires eût fini par l’emporter : dans l’esprit de Paula l’Idée d’escapade était forte et belle, nourrie par un corpus de lectures adolescentes et de chansons à succès.


Elle aurait d’abord voulu enjamber les oyats, considérant sans doute possible que la difficulté et le caractère sacrificiel d’une telle entreprise fût payée en retour d’un surcroît de courage venu d’on ne sait où. Mais le poids de la chaussure (Paula portait, comme le plus souvent lorsqu’il était question de quitter sa Galerie du 3e arrondissement, des souliers de cuir épais, dont la solidité et l’inconfort avaient été éprouvés par plusieurs générations de randonneurs de la lignée Ker-Nadec) aurait progressivement fait fléchir cette résolution. Le pied serait peu à peu monter moins haut, fouettant l’extrémité des herbes drues. Il aurait émis ce faisant et comme l’allure d’abord laborieuse se serait assouplie, une trépidation vive et ronde à l’oreille. A mesure qu’elle se serait enfoncée dans les intérieurs, la foulée se serait faite plus leste, faisant vibrer une variété plus grande d’espèces, de sorte que sur le fond turbulent mais lointain de l’océan, au milieu du chant naturel de la dune, aurait commencé de se déchaîner dans le corps de Paula, sous l’effet même de ses pas, tout un cortège de sonorités sourdes et belles : le battement des boutons de raisins de mer sur le cuir des chaussures, le sifflement des joncs sur le tissu du pantalon, le crissement du sable sous le bois de la semelle.

 

Le Ricochet octobre 2, 2008

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Ce qui a le plus manqué à la philosophie, c’est la précision.

Henri Bergson, La pensée et le mouvant

 

Un corps lisse et mou est dans l’eau. Un œil chatouilleux et embué, scrute bel et bien la surface. A l’autre bout de la baignoire, sur l’émail blanc repose un pied. Un petit pied à dix orteils, ouvert grand comme un éventail.

Hicham Blancheau, Nouveau Cantique

 


Floc, floc, floc ! Hicham Blancheau, s’échine à faire des ricochets depuis quarante-sept minutes, quand il réussit un ample trois-rebonds, assez remarquable. C’est le premier vrai ricochet d’Hicham, à trente sept ans. Il esquisse un sourire. Un observateur, s’il s’en trouvait un, penserait que ce sourire est le résultat de sa performance.


Mais ce dimanche 23 mars 2008 est pluvieux et froid sur Granville. Les granvillais sont au chaud dans leur maison, écossent des fèves ou regardent la télévision. Les touristes, mêmes les plus nostalgiques, après avoir attendu trop longtemps un moment d’entre deux nuages, ont renoncé à la mélancolie d’une promenade sur les contreforts gris de la Haute Ville. Seuls quelques goélands criards sont les témoins distraits du ricochet d’Hicham Blancheau.


La succession d’événements improbables qui ont conduit Blancheau à Granville en ce début de printemps 2008 a été rapportée avec talent dans la fameuse biographie « Blancheau d’Yeu» de Ludivine Haley, de sorte qu’il n’est probablement pas utile d’en rappeler même les grandes lignes. La promenade sur la plage et le ricochet à trois rebonds n’est en revanche, à ce jour je crois, connu de personne. Blancheau n’a compris qu’à la fin de sa vie l’importance de ce ricochet dans la construction de sa pensée. Ce n’est que quelques heures avant sa mort, mesurant le possible tournant historique qu’elle pouvait avoir fait prendre à l’humanité, qu’il décida d’en faire la confidence à l’auteur de cette chronique qui passait par l’île d’Yeu pour ses vacances, lui demandant de la rendre publique sans fioritures. C’était à la Toussaint 2013, et malgré le beau soleil qui chauffait l’île, Blancheau dans son hamac paraissait bien pâle… Bref, c’est dans le respect de cette oraison jaculatoire que le présent texte a été rédigé et les éléments de description n’ont pas été ajoutés, soyez-en sûrs, dans le but d’ornementer ou de créer du sensationnel, mais bien seulement quand il aura été considéré qu’ils pouvaient éclairer aux yeux du lecteur le fulgurant cheminement intellectuel du père de la Nouvelle Religion.


Hicham Blancheau vers dix-huit heures, sortant de l’hôtel de la Poterne où il résidait seul depuis trois jours, a descendu sur la plage de Granville par un escalier creusé, en haut dans la courtine ouest du rempart de la Haute-Ville, en bas directement dans la rocaille. On l’imagine ensuite zigzaguer vers la mer, pieds nus sur la laisse zébrée, entre ces gros rochers noirs aux surgissements aléatoires et aux allures molles de gros ours déhanchés, que le polissoir des marées, pourtant, n’a pas su conformer.


L’idée d’une séance de ricochets lui est-elle venue à l’observation d’un bouquet soubresautant dans une barbotière et dans laquelle un rocher spongieux l’aurait fait glissé ? Ou est-ce, évoqué par la mer plate et les petits galets blancs fourbis par la mer et éparpillés dans les zébrures du sable, le souvenir aigre d’une humiliation sourde subie il y a longtemps sur la plage de Longeville-Sur-Mer et dont le sujet aura été un rival en amour, fanfaron dans le triomphe et habile à ces sortes de jets ? Je pense plutôt qu’il s’est agit d’un défi comme s’en lancent à eux-mêmes les enfants, faisant comme enjeu de leur réussite l’impossible réalisation d’un vœu passionné, un appel à des dieux imaginaires et marins pour qu’ils ramènent à lui Chimène, partie brutalement trois jours plus tôt du domicile familial pour les raisons que l’on sait.


Toujours est-il qu’il est là, au bout de l’estran froid que grignotent à grand peine les vaguelettes essoufflées et jaunies de la Manche endormie, caressant de ses doigts attentifs un premier galet râpeux couleur d’os. Il décortique mentalement la mécanique du lancer qu’il va entreprendre, décompose, synthétise, anticipe les vents contraires et les remous, prévoit les incidences, organise les girations, vérifie l’absence de témoin. Il est pour ainsi dire à son affaire.


Le premier jet n’est pas, loin s’en faut, à la hauteur de cette application. Le bras est gourd, le geste gauche, le mouvement disgracieux, la trajectoire du caillou finalement parabolique et molle, loin de ces cordes merveilleusement tendues qui portent, dès la main quittée, dans leur vibration discrète et nerveuse, la promesse de rebonds virevoltants. Mais Hicham ne renonce pas et pendant près de trois quarts d’heure, mille fois recommence. Il analyse, met en perspective lancers et trajectoires, corrige ses appuis, rapetasse son geste, n’interrompant les tentatives que pour prendre parfois une inspiration plus profonde dans l’espoir d’y puiser le génie céleste d’un geste agile et aérien.


Un halètement lourd et approchant contraint Blancheau, quarante et une minutes après sa première et lamentable tentative, à renouer contact avec le monde : à redécouvrir la plage et les rochers d’abord, à sentir l’épaisseur de l’humidité ensuite, à chercher du regard enfin, l’origine de ce souffle avide et rauque, laquelle se dévoilera d’abord par une nue rasante surgissant par saccade de derrière un gros rocher noir et dans une disposition telle que l’espace de l’instant qui lui est encore nécessaire à dissiper les dernières brumes de la concentration, il croit qu’un ours de chair et de poils s’est bel et bien égaré sur la plage.


Peu après que la lucidité un peu retrouvée a écarté dans l’esprit d’Hicham cette hypothèse, un chien fauve de race cocker surgit de derrière le rocher, la gueule ouverte tendue vers le large, et se désigne comme l’auteur de l’anhélation bestiale. Le déséquilibre du chien vers l’avant est retenu à l’arrière et par l’entremise d’une courte laisse par le déséquilibre symétrique d’une petite dame légère, dont le corps rabougri est vêtu d’un ample sari rouge laissant surgir des bras flétris et pâles. L’attelage hexapode trépide mais progresse cependant à petits pas, dont bientôt les empreintes, sur le sable mollet, comme celles plus petites des goélands, ne laisseront plus deviner aucun but.


Les cheveux de la vieille ne sont pas, comme c’est habituellement le cas lorsqu’un certain âge est passé qui leur a fait perdre le minimum de souplesse présentable, coupés ou attachés en chignon : la chevelure, comme celle d’un fantôme, vole libre et blanche, laissant voir parfois sur certaines boucles chétives les vestiges de reflets blonds. C’est la juxtaposition de ses faibles irradiations et des évocations d’ours par les rochers qui ramènent à la mémoire de Blancheau deux questions de toute petite enfance, douloureusement restées sans réponse et relatives au fameux conte « Boucle d’Or et les trois Ours », que sa nourrice avait pris l’habitude de lui raconter tous les mercredi après-midi avant la sieste, sur le même ton rieur et avec les mêmes mines désinvoltes :


- Pourquoi la famille Ours, dont il est suggéré à plusieurs reprises dans la fable qu’elle se plie à une discipline de vie assez rigoureuse, est-elle partie en promenade laissant sans la boire la soupe servie ?
- Qu’est devenue Boucle d’Or terrifiée après s’être enfuie par la fenêtre de la maison des Ours ?


La frustration de ces questions sans réponse avait grossi dans l’inconscient secret de l’enfant à mesure que s’estompait leur souvenir dans la mémoire consciente de l’adolescent, de sorte que l’adulte était déjà fait quand elle lui fût révélée par la psychanalyste Victoria Lee.


Il est entrain de lutter avec plus ou moins de succès contre le retour à son esprit de la mémoire de Victoria, de se perdre aussi dans les évocations fantasmagoriques de la vieille Boucle d’Or dont il pensait s’être pour toujours débarrassé sur le divan de la rue de l’Abbé-Graussois, quand il reprend, d’abord inconsciemment, ses tentatives de ricochets. J’ai bien dit « d’abord », parce que rapidement, ces images étrangement juxtaposées s’agglutinent pour former une pâte mentale homogène dont la densité et l’élasticité s’établissent dans la conscience d’Hicham en modèle du jet espéré. A ce moment, l’intuition d’un fil tendu et bondissant comme un ricochet entre ces personnages, chacun improbable et tous ensembles réunis invraisemblables, est déjà naissante dans l’esprit de Blancheau.


Hicham cherche des yeux la vieille en même temps que son bras arme un nouveau lancé. Elle n’est plus là, ni le chien et seule une bande de sable fourragé, enchevêtrée dans les rochers, atteste encore le passage du convoi. Dans la froideur humide de cette plage normande, une sensation chaude de solitude inonde Hicham. Floc.


Comme un morceau de l’esprit d’Hicham, accroché à son oreille, enregistre là-bas le rebond sur l’eau du petit galet (le premier) un autre conçoit en un éclair cette idée abracadabrante qu’il est lui-même la vieille disparue. Plus précisément : qu’il l’a été, qu’il vient de l’être fugitivement et ne l’est plus, revenu dans le même temps ou presque à la conscience et au corps d’Hicham Blancheau tentant – réussissant même peut-être – des ricochets sur la plage de Granville, sans souvenir ni trace de son voyage en la vieille. Qu’on ne s’y méprenne pas : l’idée n’a pas la couleur de l’étrange. C’eût été le cas, peut-être, si Blancheau avait eu la sensation d’un retour à soi, la réminiscence d’une raideur articulaire ou d’un voyage en sari sur une plage ramoitie par la marée montante après la pluie, un bout de vague souvenir d’avoir été bringuebalé au bout d’une laisse par un chien fauve indifférent aux ébrillades, un relent d’angoisse sénile. Mais il n’y a rien de tout cela dans l’esprit d’Hicham Blancheau. Il a été la vieille tirée par son chien, il est redevenu Hicham Blancheau, c’est tout. Le galet est déjà loin mais laisse encore voir à Hicham, par le reflet d’un frisson rasant la surface de l’eau, comme les signes d’une jubilation prolongée.


Le développement de cette révélation axiomatique conduit Blancheau à l’hypothèse que l’aller-retour de lui à la vieille n’est peut-être pas unique, qu’il n’est peut-être pas seulement d’ici et maintenant mais qu’il pourrait succéder à d’autres allers-retours non révélés, et pourquoi pas à une infinité d’allers-retours incessants, que la même absence de trace et de souvenir aura rendu depuis toujours indécelables à son esprit, de sorte que Blancheau ne serait pas plus Blancheau que la vieille Boucle d’Or en sari rouge, dont pourtant il ne connait rien qu’une aventure de jeunesse, mais en laquelle et de manière tout à fait symétrique il n’a pas d’autre connaissance d’Hicham Blancheau que peut-être, au hasard d’un coup d’œil perdu entre deux appels muets à son chien pour qu’il relâche sa traction, cette image d’un homme enchifrené par l’hiver et les larmes, s’échinant maladroitement à faire des ricochets. Floc.


Hicham Blancheau est sûr maintenant qu’il a réussi un ricochet. Un rebond déjà eut suffit ; deux lèvent pour toujours à l’endroit de la performance les réserves que finissent par susciter parfois, avec le temps, les soupçons pesant sur la mémoire visuelle. Cette certitude se diffuse rapidement en un soulagement général dont la portée dépasse de loin les limites du tracas causé initialement par le défi du ricochet. Comme il fait un pas pour capter plus longtemps la lévitation parabolique du galet, il sent le sable mou crisser sous son pieds nu.


L’infinité des collisions microscopiques qu’évoque ce crissement bref est probablement à l’origine du vertige auquel est sujet à cet instant Hicham Blancheau et au cours duquel se diffusent dans son cerveau les présences d’abord de Victoria, de la vieille, de Chimène et de Boucle d’Or, puis d’une infinité d’autres figures croisées ou inconnues. Dans cette pointe de temps comme un big-bang mental, explose dans le crâne d’Hicham un malstrom d’innombrables visages, le souffle blanc d’innombrables mémoires. Un être infiniment amnésique vole de corps en corps, d’esprit en esprit, et il est cet être, qui croit distinguer dans le trouble brûlant de ce voyage stroboscopique et fulgurant, comme en un miroir magique, un petit pâton dense et luminescent.


Floc.


Après ce séjour granvillais Blancheau décida de se retirer sur l’île d’Yeu pour écrire, considérant que cette retraite était nécessaire au règlement des quelques troubles psychologiques auxquels il se sentait encore sujet (a posteriori, cette motivation se trouve être sans lien avec ce qui sera finalement le produit de cette retraite : la Nouvelle Religion). Hicham Blancheau m’a soutenu jusqu’au bout que le ricochet était très vite sorti de sa mémoire, et n’y était revenu de façon consciente que trois ans plus tard, au moment de corriger les épreuves, que son éditeur, pour lui faciliter la relecture, lui faisait parvenir imprimées en gros sur de grandes feuilles cartonnées qui faisaient quand on les tournait comme le bruit d’un ricochet.

 

 

Le chant des hommes – 2 – La chronique septembre 21, 2008

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CHRONIQUE

LE CHANT DES HOMMES


Il y a, avant la mort, toujours une dernière chance,
que le héros saisit, et non pas la mort.

Emmanuel Levinas, Le temps et l’autre



Ainsi le retard de Jean-Baptiste Poitevin à son bureau de la rue du Louvre ce matin – et j’en viens enfin à ma chronique – ne trouve-t-il pas ailleurs que dans cette force vitale, identique à celle du pinson, son origine, et je veux ici décrypter par le filtre inverse de ces raffinements proprement humains la séquence d’actions qui a conduit Jean-Baptiste à franchir à 10h37 seulement la porte vitrée de son bureau, lisant avec au ventre l’aigreur d’un sentiment mélangé de déshonneur et de désespoir cette inscription aujourd’hui amèrement familière : « Jean Baptiste Poitevin, détective privé ».


La veille au soir après le souper, qu’il prit normalement avec Olympe sa mère et la télévision dans la cuisine, Jean-Baptiste est monté s’enfermer dans sa chambre du vieux pavillon de Colombes. Olympe ne se souvient pas d’avoir entendu au moment de ce départ autre chose qu’un grognement terne, rien qui pût éveiller son attention déjà mobilisée par la fin des actualités. A 20h37, Jean-Baptiste entreprit de s’attaquer à l’énigme posée par l’enquête n° 357 de « Ludo détective ». Loin d’être improvisée, l’idée de cet exercice lui était venue plus tôt dans la journée, comme il avait coup sur coup pris conscience de piétiner dans l’affaire des lettres anonymes de madame Bulloc et subi pour cette raison-même la manifestation des agacements de son employeur monsieur D., rendue d’autant plus douloureuse qu’elle était survenue en réunion plénière, c’est-à-dire, en particulier, en présence de Louison.


Quoique les atermoiements enregistrés dans le cours de cette enquête devenaient indiscutablement inacceptables, quoique, aussi, ils commençaient de menacer la Société D. de la perte d’une grosse cliente (dont les impatiences se faisaient plus manifestes à chaque nouveau compte-rendu d’avancement), quoique, enfin, il avait lui-même le sentiment de n’avoir pas eu dans cette affaire le minimum de clairvoyance exigée par la réputation de la Maison, cette humiliation avait paru injuste à Jean-Baptiste. Il n’avait pas su se dire pour quelle raison, mais elle lui avait paru injuste à proportion de la durée du silence qu’avait déclenché la saillie ironique de monsieur D. S’il avait pris du recul pour tenter de dissiper la confusion de ce sentiment que les apparences semblaient ne pas légitimer, il aurait découvert que, malgré l’autonomie qui lui était accordée pour qu’il progresse selon ses façons, malgré la liberté qui lui était faite d’user pleinement de son intuition, un carcan invisible le retenait de penser clairement, un étouffoir épais empêchait son esprit, une indicible pression le menait, plus forte que ses efforts et son expérience, loin de la vérité et des attentes de madame Bulloc. S’il avait pris le temps d’aller plus loin dans cette analyse, de s’enfoncer dans les couloirs sombres d’où semblaient provenir la résonance des faibles protestations d’injustice, il aurait vu, en ombres projetées, les silhouettes entrelacées de monsieur D., de Louison et d’Olympe, d’autres encore qu’il aurait presque reconnues, faisant une ronde triste et sévère. Un effort plus grand eût été vain : il n’aurait rien vu d’autre.


Il arrive aux moments troubles son existence, quand les souvenirs sont à la pensée un poids trop grand et qui semble la paralyser, qu’on désire s’adonner à la mécanique et à l’habitude réconfortante d’un rituel familier, dans lequel on espère décharger un peu de ces lourdeurs, rendre l’esprit plus leste, plus mobile en somme, de sorte qu’on nourrit par ce rituel, comme par la communion du dimanche, l’espoir d’une accélération radicale ou d’un prompt changement de trajectoire, d’un salut.


Il faudrait choisir comme objet de ces rituels des totems ancestraux et solides, que le temps a figé, capables sans frémir d’éponger les masses épaisses et traumatiques de la mémoire humaine. Mais le plus souvent l’ignorance se jette sur des fétiches trop jeunes et trop frêles, incapables eux-mêmes, dans leur solitude renfermée, de supporter le fardeau de leur existence de fétiche. Alors le flux des inerties écrasantes s’inverse, et au lieu que le totem allège l’esprit, c’est l’esprit qui s’alourdit des souvenirs du fétiche.


C’est à cette sorte de mauvais réflexe que les événements de l’après-midi avait amené Jean-Baptiste quand il piocha dans la pile des énigmes de Ludo, religieusement collectionnées dans ses années adolescentes parce qu’elles faisaient alors le gros de ses amusements.


On imagine qu’après avoir mis un peu d’ordre dans sa chambre – comme s’il eût attendu qu’un étranger survint dans cette pièce où seule sa mère chaque matin pour y taper le lit, et le docteur Giraud une fois de forte fièvre inexpliquée dont madame Poitevin est convaincu qu’il ne s’est jamais complètement remis –, qu’après avoir également coiffé la casquette à carreaux retrouvée pendant le rangement et à laquelle il attribuait la vertu de lui permettre une meilleure communion avec l’esprit du fameux détective, il n’a pas cherché très longtemps parmi les piles jaunies mais rangées le numéro 357.


Il savait de mémoire confuse que ce numéro présentait une double propriété : d’abord, par sa difficulté, de constituer un défi susceptible de racheter l’honneur et la confiance cédés cet après midi, ensuite, de compter parmi ses suspects mademoiselle Jeanne qui, si peu de traits qu’elle partage avec Louison (dont la taille est plutôt fine et le cheveu coupé court), l’évoquerait cependant par sa féminité puissante le temps de la résolution, diffuserait même, comme par la fusion sublime du souvenir et de la suggestion, un peu de sa présence dans la chambre. L’évocation mentale de Louison dans l’obscurité de cette pièce n’était pas une première. Elle était même devenue depuis quelques mois une sorte d’habitude à laquelle il faisait bon céder, accompagnant dans la douceur de questionnements confus et chauds Jean-Baptiste au sommeil. C’est donc bien dans la conjugaison de cette imagerie avec la difficulté de l’épreuve qu’il faut chercher l’origine du douloureux trouble dont il fut victime une bonne partie de la nuit.


Dès la première lecture des huit vignettes du logogriphe et malgré qu’il s’y soit théoriquement préparé pendant le silence du souper, le trouble résultant de la superposition mentale des traits de Louison et de ceux de mademoiselle Jeanne fût assez fort pour que ses capacités d’analyse se trouvent très amollies, et qu’il ne fût plus capable d’envisager ce personnage amalgamé en coupable du meurtre de monsieur Albert, gérant de café, pourtant retrouvé étendu à plat ventre dans son bureau sis au dessus du café et à côté de l’appartement de Mademoiselle Jeanne, poignardé par derrière avec un épluche-légume. S’il n’avait pas été distrait par la confusion des figures, il n’aurait probablement pas manqué de voir, comme nous tous, dans la singularité de cet instrument du crime l’indice désignant en mademoiselle Jeanne le principal suspect. Il aurait ensuite accumulé consciencieusement les éléments de conviction – le port du tablier imperméable maculé de sang alors que le clocher pointe 15h40, l’invocation d’un rendez-vous chez le coiffeur alors qu’une course de vélo locale en arrière-plan de la première vignette figurant Ludo en train de prendre une bière en terrasse avant d’être interpelé pour le crime de monsieur Albert suggère qu’on est dimanche, … – pour confondre la coupable.


Au lieu de quoi, il avait commencé par s’échiner une heure à décrypter ce qui pouvait ressembler à une inscription laissée sur une page déchirée posée sur le bureau de M. Albert, et dans laquelle il avait cru pouvoir trouver, sinon le nom de l’assassin directement, du moins un indice pouvant le mettre sur sa piste. Il avait surtout, disons-le, trouvé dans cette tentative le prétexte à utiliser la vieille loupe écaillée que son père lui avait donnée pour son cinquième anniversaire et dans le but de susciter chez son fils la vocation de détective que lui-même avait eue sans trouver l’opportunité de pouvoir la nourrir. C’est la raison pour laquelle il faut peut-être aussi comprendre ce premier fourvoiement comme la satisfaction inconsciemment donnée par Jean-Baptiste à sa loupe, inutilisée depuis si longtemps sur ce bureau, et revendiquant, en quelque sorte, de sa simple présence immobile, une minute de mobilisation, un clin d’œil respectueux à travers sa lentille, comme un hommage discret à Poitevin. Cet hommage eut-été plus accompli s’il s’était effectivement trouvé sur cette page, que Jean-Baptiste avec retournée plusieurs fois en même temps que son magazine, autre chose que les gribouillis illisibles malicieusement posés là par le créateur de l’énigme numéro 357.


Ce n’est qu’après qu’il se fût rangé à cette évidence – et il était déjà tard – que l’épluche-légumes avait commencé de l’intriguer. Mais au lieu de l’associer directement et simplement, comme eût fait n’importe qui lucide, à la possibilité que le coupable fût une femme, il avait pris un cheminement logique complexe, associant d’abord l’épluche-légume à la soupe, la soupe au potager, puis le potager au jardinier, de sorte que sa suspicion s’était jetée sur Jean, jardinier de la résidence, quoique le périmètre des attributions de ce dernier se limitait à quelques parterres fleuris de crucifères ou de liliacées. Egaré dans un méli-mélo de conjectures, il ne fût intrigué que très tard par le fait que les bottes résolument crottées du jardinier n’aient pas laissé la moindre trace sur la moquette du bureau cossu de monsieur Albert.


Se fût-il observé lui-même depuis un point reculé de sa chambre, qu’il aurait, comme font les spectateurs délestés de la pression des caméras devant les jeux télévisés, d’abord sourit à l’évidence de cette deuxième erreur, puis été gagné par les fourmillements, les trépignements, les sursauts convulsifs peut-être même, mais rieurs, de ceux que les évidences indicibles chatouillent. Mais il était là, immobile sur sa chaise de paille et les sensations qui l’avaient envahi depuis longtemps, c’était autre chose que des fourmis, croyez-moi ! La chaleur d’abord avait monté (l’impossibilité qu’il avait depuis toujours d’ouvrir la fenêtre de cette chambre sans être envahi par les odeurs de sardines grillées montées du 3e étage et de la cuisine de madame Robert lui en avait désappris le réflexe), se transformant en un étouffement proche de celui qui oppresse au printemps les asthmatiques saisonniers. Puis l’angoisse avait continué de grandir, lancinante et aigre.


Il avait passé une heure et demie à harceler, en somme, Jean le jardinier, lorsque survint par le résultat de la concentration vaine et du sentiment d’échec mélangés, le début d’un nouveau phénomène mental étrange : en même temps qu’il cuisine le jardinier, il continue d’observer Louison (mademoiselle Jeanne) du coin de l’œil (et pour aucune raison que l’enquête motive), ici donnant la réplique à Ludo, là traversant la cour en arrière-plan du relevé d’empreintes. Mais en même temps qu’il la voit sur la page, il la ressent aussi là, au-dessus de la porte derrière lui, posant sur ses épaules un regard impossible. Là il ne la voit pas mais il la sait, d’abord confusément, puis plus fort à mesure que le silence de la nuit gagne en profondeur : c’est comme une boule qui grossit entre ses omoplates. A quatre reprises même, dépassant cette sorte de honte qui accompagne les mouvements qu’on fait vers les chimères à certains moments de solitude, il se retourne brusquement, comme pour surprendre, vers le léger contre-haut d’où il sent peser le regard, et sa certitude de la trouver est alors si forte que c’est au petit craquement que la chaise à sa pirouette émet qu’il attribut l’absence de Louison : comme un petit génie effarouché par le déchirement de la nuit, quatre fois de peur elle s’est évanouie, ne laissant voir au-dessus du chambranle qu’un Christ en plomb sur une croix de buis.


A mesure que ces sortes de distractions inquiétantes se prolongeaient, à mesure que le poids des regards fantomatiques l’oppressaient, naturellement, la capacité de Jean-Baptiste à résoudre l’énigme numéro 357 diminuait. Il faut imaginer la capacité pulmonaire de Jean-Baptiste calée sur cette capacité de réflexion pour se figurer l’angoisse de cette fin de nuit. Vers 3 heures du matin, il continuait de chercher par réflexe, sans illusion, presque sans souffle, envisageant même confusément la culpabilité d’une fillette jouant en arrière-plan de la troisième vignette. La boule de regard était toujours grosse entre ses omoplates. Il était au bord de l’épuisement.


C’est cependant plus à une rémission de lucidité qu’à cet épuisement qu’il faut attribuer la lenteur avec laquelle il se tourna une cinquième fois sur sa chaise : le geste n’était pas seulement lent, il était calme, les yeux n’étaient plus envahis par les fantômes, presque réfléchis, et semblaient seulement vouloir s’assurer que raison était toujours mère de vérité.


C’est là qu’il la vit : sur le crucifix, elle avait pris la place Christ. Et la pâleur aussi. Elle le regardait, la tête légèrement penchée et les cheveux en broussaille. Le regard qui avait saisi Jean-Baptiste n’était pas immobile : il semblait tantôt rassurant et vouloir dire, ce n’est pas grave ; mais sans qu’il donnât l’impression de bouger il changeait cependant, et Jean-Baptiste baissait les yeux par l’effet de la culpabilité qu’il faisait alors grossir. Le goût de l’hostie qu’il avait usurpé la semaine d’avant sa première communion lui revint dans la bouche, pas vraiment un goût, plutôt une sensation sèche sur les muqueuses et le sentiment que le petit disque blanc allait aspirer par punition toute l’eau de son corps, sentiment effrayant mais que la fugacité avait aussi rendu joyeux, de sorte qu’il avait été presque déçu de ne plus le ressentir les dimanches suivants, et que chaque dimanche encore le moment de l’eucharistie était comme une pointe d’attente frustrée. L’échange de regards entre Louison et Jean-Baptiste dura encore longtemps. Combien de temps ? On ne sait pas. Mais longtemps.


Louison avait aussi la posture et la tenue dans lesquelles ont représente usuellement le Christ, de sorte que ses seins projetés en avant par les bras en croix semblaient une invitation à la tendresse. Dès qu’il put se libérer de l’attraction de son regard, c’est par cette tendresse que Jean-Baptiste fût immédiatement happé. Il se leva, poussa sa chaise jusqu’à la porte de sa chambre et y grimpa lentement avec le projet précis, quoique non formulé, d’embrasser le corps à demi nu offert à lui par Louison.


Après l’avoir aidé à se coucher, madame Poitevin, qui avait été inquiétée par les bruits de chaise, avait fini par se lever pour se rassurer et était entrée dans la chambre de Jean-Baptiste à l’orée de cette opération, puisa dans l’idée que son fils était bienheureux, la consolation d’une carrière moins brillante que Poitevin ne l’avait espérée.


C’est aussi la raison pour laquelle, et parce qu’elle était peu soucieuse, dans ces circonstances, de l’effet que pourrait produire sur son employeur et sur ses collègues un retard aussi appuyé, elle ne l’éveilla qu’à 9h30 ce matin. Il ne prit ni le temps de déjeuner ni celui d’une courte toilette, partit comme il est arrivé et comme nous l’avons trouvé au début de cette chronique, en retard, contrit, désespéré.


 

Le chant des hommes – 1 – Avant-propos juillet 10, 2008

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Les Chroniques

de l’Intrigue et de l’Enquête

 

 

Numéro 67 – juillet 2008

 

 

 

Le chant des hommes

 

 

AVANT-PROPOS

EN FORME D’AVERTISSEMENT ORNITHOLOGIQUE

 

 

Se promener, c’est prendre l’air,
non pour la santé, mais pour l’air.

Emmanuel Levinas, Le temps et l’autre

 

Les événements qui font la matière de cette chronique vont me servir de prétexte à intervenir dans le débat qui a opposé ces derniers jours l’ornithologue Philippe J. (1) au sémiologue passériforme Siméon Plancheteau et à me ranger résolument derrière ce dernier en appuyant son systématique et lumineux démontage des développements pioupiesques du premier. Les médias, toujours à l’affût de l’audience que pourrait leur apporter la promotion d’une théorie sensationnelle ou racoleuse, ont fait suffisamment de publicité à celle de Philippe J. pour qu’il soit inutile que j’en rappelle le détail dans cet envoi.


Il est enfin sans doute nécessaire en introduction de mon avant-propos de rappeler (et mes lecteurs le savent depuis longtemps) que je n’ai à l’endroit de Philippe J. aucun antagonisme scientifique a priori, aucune sorte d’hostilité personnelle, et qu’hormis peut-être ici quelques sympathiques réserves sur la rigueur d’un raisonnement, là une précision amicale sur une classification hasardeuse, l’ensemble des commissions de mes Cahiers Annuels de Petite Ornithologie en Terre d’Essonne lui est plutôt favorable, voire en certaines circonstances et si j’en crois certains courriers qu’il m’est arrivé de recevoir de lecteurs sourcilleux (et je les encourage à le demeurer !), à la limite de la bienveillance coupable. Mais il m’a semblé que ses dernières propositions nous embarquaient sur un terrain trop glissant pour être sans danger. Danger non seulement pour le pinson des arbres, danger non seulement pour l’ensemble de l’ornithosphère, mais aussi, j’ose le dire, danger pour l’Humanité. Aussi je prie les lecteurs de ma Chronique de l’Intrigue et de l’Enquête, mes amis, de bien vouloir pardonner la trop longue digression ornithologique qui va suivre, leur proposant, si les plumes les barbent, de survoler ces pages liminaires, les invitant toutefois à y prêter l’attention à laquelle une cause suprême devrait tous nous obliger.

Commençons par noter l’indigence des données collectées par Philippe J. pour alimenter son hypothèse : trois matinées (7, 8 et 9 mai deux mille huit) de contemplation d’un pinson des arbres mâle dans un caroubier (2) dont on se figure qu’en pleines feuilles il doit ombrager la terrasse et la table de petit déjeuner où l’auteur a ses habitudes tant les notes d’observation sont désinvoltes.


J’ai fait demander (par l’intermédiaire d’une belle-sœur dont une amie excentrique avait eu une relation de jeunesse avec l’auteur et au prétexte détourné de savoir un peu, par distraction, le chant des oiseaux) copie des enregistrements qu’il n’a pas été possible, naturellement, d’obtenir : pense-t-on à brancher un magnétophone quand l’air est si doux ? La pauvreté du protocole et les approximations de l’analyse eurent pu suffire à tuer dans l’œuf les élucubrations qui suivent et nous éviter ces détours, si un journal que des difficultés récentes obligent sans doute à mordre sur une réputation de sérieux encore solide ne s’en était fait le navrant écho. Quelque répugnance qui m’habite, il convient pour la suite de ma plaidoirie que j’en retrace les grandes lignes :


La concomitance d’un frisson non mictionnel et d’une phrase assez jolie sifflée répétée quarante six fois dans l’espace de cinquante-deux minutes (le temps, sans doute, d’une tartine de confiture de mûre trempée nonchalamment dans le café au lait tiédi) conduit notre ornithologue à conclure contre des siècles d’histoire, de sciences et de poésie, que le chant du pinson est la manifestation de la douleur occasionnée par le froid du petit matin s’immisçant sous les plumes du passereau (hypothèse rapidement et sans justification ni scrupule étendue, d’abord aux psittaciformes de Nouvelle-Guinée, puis à toute l’ornithosphère). Un long développement suit, qui piétine l’admiration prétendument béate des hommes à l’endroit de la nature qui fringote. Parce que tout ramage, loin de manifester ni énergie ni joie, devrait être entendu comme la malheureuse lamentation d’avoir été définitivement doté par la nature d’un manteau de plume d’épaisseur résolument insuffisante pour résister à la fraîcheur des matins de printemps. Parce qu’au lieu d’aises contemplations et de gaies chansons, ce concert ne devrait nous inspirer que peines et pitiés… Mais j’ai promis d’épargner à mon lecteur le détail de ces élucubrations d’ordre purement conjectural : elles sont du genre de celles dont on peut se délecter tous les dimanches en fin de matinée au café dit « chez Suzou », place des Tulipes à Guéret, mais pas dans une de mes chroniques !


Revenons donc à la raison, comme nous y invite Siméon Plancheteau sans tambour ni trompette : remercions-le et demeurons à ses côtés pour redire d’abord des vérités simples, d’autant plus sûres qu’elles ont été endurcies par le temps, éprouvées par l’observation des anciens : si le pinson chante, en particulier aux petits matins frais de printemps, c’est qu’il est au réveil pris d’un désir de copuler irrépressible – peut-être légèrement douloureux, mais d’une douleur pleine d’espoir et de vitalité – et que le chant est la ressource rudimentaire dont la nature l’a pourvu pour séduire celle qui voudra bien partager cette énergie et, si le bienheureux hasard le veut, la porteuse de sa descendance.


En ceci, je veux avant de servir ma chronique, ajouter que le pinson des arbres ne diffère des autres espèces animales que par les modalités de son expression : pour lui c’est un long tremolo stridulent suivi de cinq traits brefs sifflés une quarte en-dessous, tel paon usera de sa queue plumeuse et enluminée, tel bouc de messages puissamment odoriférants, tel pigeon d’une persévérance de pigeon dans la poursuite sautillante… Irait-on dire que le paon fait la roue pour s’éventer quand il fait chaud ?


L’homme ne déroge à ce réflexe matutinal qu’en ce qu’il a le libre choix de sa manifestation. Certes, il se trouvera parmi les moins évolués de notre espèce, des spécimens dont le chant, les odeurs, la force brute même, continueront, comme pour les bêtes, d’être le recours privilégié pour chercher compagne et procréer. Mais la direction du progrès humain que la nature nous indique nous conduit à raffiner sans cesse ces expressions, à les parer de mille subtilités jusqu’à les travestir et les rendre parfois méconnaissables. Les plus civilisés d’entre-nous vont même, à force d’additions successives dans les délicatesses, jusqu’à se distraire de leur objectif, et il faut bien souvent, par l’esprit, effeuiller cette accumulation d’élégances et de politesses pour en percevoir le but primitif et constant. Roland Barthes disait que tout geste est langage. J’ajoute à sa suite : tout langage vise à copuler.

 

  

 

 

Le jardin des délices – Chapitre 4 – Le stylo juin 2, 2007

 

Je marche sur la digue. C’est une digue étrange. Les flancs sont de béton lisse. A gauche, affleurant presque le niveau de la promenade, les ridules d’une brise timide viennent émettre un petit clapotis ridicule. A droite, en contrebas, de longues serres, toutes pareilles, étendent à perte de vue leur demi-cylindre bâchés, perpendiculairement à la digue. Depuis treize soirs, je me promène là. J’observe sur la digue les promeneurs, souvent solitaires et autour des serres, des hommes en combinaisons blanches s’appliquer à nettoyer la terre de leurs outils avant, soit de les ranger et de rentrer chez eux, soit de les porter à un vieux rémouleur, toujours installé là à les attendre, assis sur une vieille caisse en bois renversée.

 

Aujourd’hui il n’y a personne. Pas d’homme en combinaison. Pas de promeneur solitaire. Pas de rémouleur. Je suis seul. Les bruits de la fête me parviennent maintenant distinctement, d’au-delà des serres : Quelques encouragements, quelques applaudissements, quelques clameurs admiratives. Quelques rires. C’est là qu’ils sont tous : à la fête de la Saint-Gabriel.

 

Je m’étais assoupi et j’ai fait ce rêve, d’où le chat de son regard curieux m’a sorti. Il était sur le lit, assis près de mon visage, observant tour à tour mon éveil et l’entrebâillement de la fenêtre. Je me suis levé et j’ai fermé cette fenêtre. De l’autre côté du lit je me suis approché du tableau où à mon regard conscient des scènes sont apparues pour la première fois. J’ai voulu sortir de la chambre. Comme j’étais déjà dans l’encadrement de la porte, le chat s’est levé pour me suivre. Alors, sans y avoir vraiment réfléchi, j’ai fait un pas rapide vers le salon et j’ai claqué la porte derrière moi, enfermant le chat. Avec un fauteuil, j’ai bloqué la poignée.

 

Sur la table du salon, dans le bol, les glaçons brillaient à peine. Je suis sorti par la baie vitrée que j’ai laissée ouverte, par le jardin, vers la digue. Je regarde la mer.

 

Je sors de la poche intérieure de ma veste le stylo avec lequel j’écris cette histoire. Sous le corps du stylo, dans la longueur duquel sont inscrites l’ensemble de ses caractéristiques, une partie transparente, celle par laquelle on agrippe aussi le stylo, permet de mesurer approximativement l’état du réservoir d’encre. Face à la mer et au soleil couchant, je positionne verticalement le stylo devant mes yeux, pointe vers le bas. Encore une fois. Le niveau d’encre – le bas du ménisque bleu nuit – se situe un demi-centimètre en dessous du corps opaque, soit aussi un centimètre et demi, pas davantage, au dessus de la mine. Je me dis : on ne prend conscience de la mortalité de son stylo que lorsqu’apparaît le ménisque sous le corps opaque. Et encore : on ne s’en souci guère d’habitude, il y a d’autre stylos, la réserve de stylos est inépuisable. Et aussi : on perd souvent le stylo avant de parvenir à l’user jusque là. Combien de mots pourrais-je encore écrire avec ce centimètre et demi d’encre ? Saurais-je les choisir ? C’est une si grande responsabilité…

 

Je range mon trésor dans ma poche.

 

Je n’aurais jamais dû posséder ce stylo. Parce que ça commence comme ça ici. On arrive dans un grand hall, comme un gigantesque gymnase éclairé aux néons. On arrive et il y a déjà plein de gens qui attendent, serrés les uns contre les autres. Une ligne blanche au sol marque au milieu du hall la limite que les nouveaux entrants, en observant le comportement de ceux arrivés peu avant, comprennent ne pas devoir dépasser. Au fond du hall, loin derrière la ligne blanche, sont alignés une cinquantaine de guichets constitués chacun d’une table sur tréteaux et séparés par des petites cloisons en contre-plaqué blanc. Des hôtesses sont assises derrière les guichets, qui de loin ressemblent toutes un peu à Marie-France. Au-dessus de chaque hôtesse, en lettres rouges luminescentes suspendues en l’air, des noms s’affichent en même temps qu’un haut-parleur les égraine. De ce côté-ci de la ligne, en attendant son tour, on observe là-bas ceux qui ont été appelés. Après qu’il s’est approché, l’hôtesse semble prononcer au nouveau venu un bref discours, après quoi il se déshabille intégralement et dépose, dans un panier en bois blanc préalablement posé à droite de sa chaise, ses vêtements ainsi que tous les objets qu’il possédait à son arrivée. Il passe derrière la table, s’arrête devant l’hôtesse qui opère une minutieuse inspection, puis est invité à sortir par une petite porte située derrière chaque guichet. Un manutentionnaire en combinaison grise, sur un tricycle équipé d’une petite benne, passe alors, prend le panier de bois blanc rempli du linge et des objets, qu’il remplace par un panier vide. Un nouveau nom s’affiche. Le haut-parleur appelle. Le manutentionnaire entreprend, à vitesse lente et régulière sur son tricycle, un parcours rigoureux qui le conduira précisément et sans jamais entrer en collision avec les appelés, à droite du hall où, après une dernière et précise petite marche arrière, il actionnera la manette de la benne dont le contenu basculera sur le haut d’un court toboggan en bas duquel une porte s’ouvrira brièvement pour laisser passer dans un sens le panier, dans l’autre le souffle rauque et le rougeoiement d’un four.

 

C’est comme ça que ça commence, normalement. C’est donc dans ce four qu’aurait dû finir mon stylo, comme tous les objets et tous les stylos qui accompagnent jusque dans ce hall leur propriétaire, depuis la nuit des temps.

 

Mais je suis mort le 16 septembre 2007, le jour de l’attentat de la station Châtelet – Les Halles, le jour aussi du tremblement de terre de Buenos-Aires. Ça faisait beaucoup de monde dans le grand hall. Je suis mort le 16 septembre 2007, à 13 jours de la Saint-Gabriel et beaucoup de guichets étaient fermés. On était tassés, vraiment. Une ligne blanche de fortune, au-delà de la première, plus près des guichets, avait été dessinée d’un sparadrap pour nous faire de la place. On était tassé, quand même.

 

Dans la cohue, on échangeait des informations. Certains nouveaux arrivants, morts doucement dans leur sommeil ou tués d’un coup par derrière, ne savaient même pas qu’ils étaient morts : on leur disait, ils s’étonnaient, mais ne semblaient pas troublés par la révélation. Les plus anciens, plus près des guichets, pensaient savoir qu’on était ici au paradis. Les manifestations de joie à cette nouvelle-là étaient plus marquées : on riait, on étouffait des petits cris discrets, certaines femmes même, entonnaient doucement des cantiques.

 

 

La bagnoire aux rutabagas mai 25, 2007

Classé dans : Ecriture, Histoires courtes, Littérature — hipparchia @ 8:15

 

J’ai rempli la baignoire de rutabagas un peu jaunes et déjà mous. Quand les choux furent au niveau du rebord, j’ai continué d’entasser avec plus de soin, jusqu’à faire un édifice pyramidal à l’équilibre précaire. Sur le sommet de cet assemblage, j’ai versé plusieurs centaines de litres de pétrole brut, comme pour faire un potage. Le liquide épais a disparu au fur et à mesure dans les interstices fractals laissés par les choux mous.

Dans cette baignoire à pieds il m’est arrivé autrefois de japper comme un griffon. Ce temps est révolu. Autour du montage j’ai construit un château fort, gigantesque et tout neuf, où je suis reclus et médite assez profondément.

 

 

Les Détectives – Chapitre 1 mars 19, 2007

Classé dans : Feuilletons, Fictions, Histoires, Littérature, Nouvelles — hipparchia @ 10:15

 

 

Ce qui est grave
est que nous savons
qu’après l’ordre
de ce monde
il y en a un autre.
Quel est-il ?
Nous ne le savons pas.

Antonin Artaud, Pour en finir avec le jugement de dieu

 

En d’autres temps et en situation de pareil désarroi, Jean-Baptiste Poitevin, après qu’il se fût levé pour fermer violemment la porte vitrée de son bureau puis rassis en face d’elle dans son fauteuil, aurait pour se détendre joué quelques minutes à identifier les ombres chinoises de ses collègues passant dans le couloir pour se rendre ou revenir des toilettes, aurait sans doute aussi profité des répits qu’offre cette première distraction pour articuler les syllabes imprimées à l’envers de cette inscription : Jean-Baptiste Poitevin, Détective Privé, et sa poitrine se serait gonflée de la même fierté qu’au premier jour. Mais cet après-midi, quelque chose ne tournait pas rond.

 

Au cabinet de détectives privés D., en raison d’un chiffre d’affaire moins soutenu que par le passé et sur le déclin duquel nous aurons peut-être l’occasion de revenir, la comptabilité était assurée par les détectives eux-mêmes, à tour de rôle. Victoire, arrivée depuis cinq mois au cabinet, devait ainsi réaliser son premier bilan mensuel ce 30 avril. Mais Victoire avait appelé ce matin pour annoncer qu’indisposée, elle était contrainte de garder le lit (en réalité, Victoire avait lié connaissance la veille au soir avec Moon77 sur un site de discussion par internet et s’était couchée le sang bouillonnant à l’heure habituelle de son départ pour la rue du Louvre ; Moon77 quant à lui ne s’était pas couché du tout, perturbé plus que de coutume par une nuit de mensonges plus ou moins réussis sur sa vie trépidante entre un poste très exposé au ministère de l’intérieur et une passion chronophage pour la sculpture ; personne au cabinet D. n’aura jamais le moindre doute sur la version exposée par Victoire). C’est donc à Jean-Baptiste, théoriquement en charge du mois de mai, que la tâche du bilan comptable échut.

 

Après l’annonce de cet imprévu, il avait de mauvaise grâce pêle-mêlé sur son bureau les doubles des notes d’honoraires de ses cinq collègues, ainsi que les quelques coutumières considérations financières écrites par monsieur D. lui-même et censées alimenter le sous-dossier « perspectives de croissance », dont l’état embryonnaire persistant, par le résultat d’une entente tacite entre les cinq détectives, avait été jusqu’à ce jour dissimulé à leur patron. Il n’était pas sorti déjeuner, préférant mettre au propre ses tableaux de chiffres afin de les pouvoir saisir plus commodément ensuite dans le système informatique. C’est le blocage sévère de ce dernier, un peu plus tard dans l’après midi et comme il commençait à entrevoir la fin de sa corvée, qui conduisit Jean-Baptiste Poitevin au désarroi et à la claustration.

 

Pendant trois minutes, il avait tâché de se concentrer sur l’exercice dit « du tunnel », mis au point et enseigné quinze ans plus tôt par monsieur D. au stagiaire Poitevin. La vocation théorique de l’exercice du tunnel est de donner, par un processus mental d’effaçage-reconstruction des indices et données clés, une inflexion significative à une enquête piétinante. Pratiquement, l’exercice consiste à purger le cerveau de toute pensée et à prolonger le plus longtemps possible cet état de vide mental. Il est utile de préciser que les pensées se divisent, toujours selon monsieur D., en deux catégories : les idées essentielles et les idées parasites. Les unes comme les autres doivent être évacuées pour espérer arracher l’enquête à son enlisement. Monsieur D. était parvenu, à force de travail mais sur les bases de capacités naturelles solides, à exceller dans l’exercice du tunnel, faisant l’admiration de son entourage et en particulier celle de sa femme, de sa fille unique et de Gwenaëlle. Jean-Baptiste lui, la plupart du temps, n’arrivait à vidanger que les idées essentielles, qu’un surcroit d’idées parasites venait malheureusement aussitôt remplacer. C’est sur le constat d’un nouvel échec que Jean-Baptiste renonça donc, au bout de trois minutes, à la poursuite de ses efforts.

 

Il ouvrit à sa droite le tiroir inférieur de son bureau et en sortit une pile de Pif vieillie. Il coupa la pile de Pif comme on coupe un jeu de cartes avant de distribuer, et se saisit du numéro 387 daté du 26 juillet 1976 que le hasard lui avait ainsi proposé. A la lecture de cette date, Jean-Baptiste eut une pensée fugitive, à peine consciente, pour la deuxième place de Raymond Poulidor derrière Lucien Van Impe dans le Tour de France de cette année-là, et par un cheminement intellectuel assez cohérent mais qu’il serait trop long de rapporter dans une si petite histoire, le souvenir lui revint de la liste de courses confiée ce matin même par madame Poitevin, sa mère, et pliée en quatre dans la poche ticket de son blazer. Ces deux dernières évocations ne contribuèrent pas à relâcher l’étreinte de ses angoisses. Il tourna le numéro de Pif choisi, couverture contre le bureau, et ouvrit directement à la dernière page. C’était « une affaire sordide » : Lebeuf, locataire aisé d’un immeuble de la banlieue, vient d’être assassiné. La police a arrêté un suspect qui demeure au quatrième étage : Ludo mène l’enquête…

 

Un demi-millier d’enquêtes de Ludo publiées dans un demi-millier de numéros de Pif ont solidement construit de 1973 à 1983 la vocation de détective privé de Jean-Baptiste Poitevin. La montagne d’illustrés, soigneusement conservée dans la chambre de Couilly-Pont-Aux-Dames malgré les haussements d’épaules répétés de madame Poitevin, avait été transférée en 1992 dans les bureaux de la rue du Louvre, dès la fin de la période d’essai de Jean-Baptiste. De loin en loin, des enquêtes de Ludo tirées au hasard de cette montagne accompagnaient encore Jean-Baptiste dans les moments d’inspirations défaillantes ou pendant les creux d’activité que la profession enregistre parfois, en particulier pendant les périodes de soldes. Aussi était-il vraisemblable que, bien après qu’il eut acheté ce numéro 387 en juillet 1976, Jean-Baptiste se fut plusieurs fois frotté au mystère de cette « affaire sordide ». Pourtant aujourd’hui, Jean-Baptiste achoppait.

 

Depuis le couloir de l’agence, Gaëtan le premier, Sosthène ensuite puis Louison un peu plus tard, lui avait fait coucou à travers la porte vitrée avant de partir en essayant de ne pas faire grincer le parquet. (Il avait en effet été convenu entre détectives qu’une porte de bureau fermée était le signe d’une concentration intense visant à faire sauter le bouchon d’une enquête coincée. Les professionnels savent aussi que, si les raisonnements habiles et l’usage d’une logique fine sont nécessaires à la progression d’une enquête, la clé des affaires les plus coriaces se trouve souvent au bout de longues méditations solitaires. L’intuition décisive s’élève tout doucement le long d’une cheminée mentale dans le foyer de laquelle bouillonne une chimie que seul permet l’isolement reclus ; la moindre déconcentration peut la faire retomber comme un bouchon de dentifrice dans un siphon de lavabo. Jean-Baptiste savait pour cette raison qu’aucun de ses collègues n’entrerait dans son bureau. Il observa au bord des larmes les petits gestes subreptices d’au revoir ou d’encouragements. La silhouette de Louison était restée un peu plus longtemps que les autres derrière la porte, quelques fractions de secondes à peine, mais il ne l’avait pas remarqué. Il n’avait pas vu non plus, sous le niveau de la vitre, sa main se poser sur la poignée en céramique blanche, son doigt caresser le mastic du carreau opaque, hésiter, puis par l’effet d’une résistance remarquable aux compulsions acquise dans sa toute petite enfance, se retirer. Eût-il noté cette hésitation, eût-elle ouvert cette porte, que les destins de Jean-Baptiste et de Louison en auraient été, on l’imagine, considérablement bouleversés. En contrepartie, Jean-Baptiste n’aurait pas connu les étonnantes minutes qui allaient suivre.

 

 

 

L’homme des ronces mars 8, 2007

Classé dans : Ecriture, Fictions, Histoires, Littérature, Nouvelles — hipparchia @ 8:42
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Toute sensation uniforme longtemps répétée, émoussant la sensibilité, provoque le sommeil, et elle le provoque d’autant plus qu’elle est plus forte et que la sensibilité est plus vive.

Félix Ravaisson, De l’Habitude

 

Or, la condition de la passion est la contrariété entre l’état actuel du sujet qui l’éprouve et l’état où tend à l’amener la cause qui la lui fait éprouver.

Félix Ravaisson, De l’Habitude

 

 

 

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Alain est sur sa bicyclette et file bon train. C’est le 9 juillet 1976, il est dix-huit heures. Lucien Van Impe vient de remporter une heure plus tôt la quatorzième étape du tour de France au Pla-d’Adet et c’est le panache de cette victoire qui a inspiré à Alain l’idée de prolonger dans une course contre la montre en solitaire aux alentours du village la griserie de cette étape de montagne. Alain a éteint la nouvelle et grande télévision couleur qui remplace dans le salon l’ancien poste crachotant, a enfilé son short flottant bleu, a regonflé dans le garage les chambres à air de sa bicyclette et il est parti.

 

Alain est donc sur sa bicyclette et file bon train. C’est une bicyclette pas toute jeune mais dont la marque, qu’on peut encore lire entre les piqures de rouille, évoque le maillot à carreaux blanc et noir de Bernard Thévenet, deuxième de l’étape, premier français, héroïque aujourd’hui.

 

Ça fait une heure qu’Alain est sur sa bicyclette, et il commence à être fatigué. Une heure de bicyclette quand on a dix ans, c’est déjà beaucoup. Alors Alain décide de rentrer par les champs et de rentrer vite, très vite. Il pédale frénétiquement dans la fétuque, zigzague entre les échalas, trace sa route entre deux rangs de maïs, prend s’il le faut son vélo sur l’épaule pour franchir une échelle de bois pour passer du pré de Marcel au champ de René, pédale fort quand la campagne le permet. Il pense au maillot jaune. Il pense à Lucien Van Impe. Il pense à Raymond Poulidor et c’est à ce dernier qu’il veut communiquer l’énergie de ses coups de pédale champêtres. Il appuie plus fort. Trop fort.

 

C’est au milieu des terres en friche du Vieux, que la petite roue avant plonge dans une profonde ornière entraînant le vélo dans une immense ruade et Alain en l’air, en l’air, en l’air tant qu’on pense un instant qu’il ne retombera pas, jusqu’à ce qu’il retombe quand même, lourdement, profondément, dans un épais buisson de ronces.

 

Les ronces poussent spontanément au milieu des jachères, en larges touffes d’arbrisseaux agressifs, serrés les uns contre les autres, faisant seulement de la place parfois à des genêts égarés. Les vieilles tiges épaisses et raides font la structure du roncier ou s’entremêlent aléatoirement les pousses plus jeunes, plus souples, plus nombreuses mais déjà acérées, méchantes comme une méchante créature. Le roncier est dru, hostile, inabordable. Approchez-le à dix mètres et des gouttelettes de sang apparaîtront sur vos mains cuisantes. Approchez encore si vous l’osez, à deux mètres pas plus, et vous devrez lutter pour vous défaire de son emprise. Tentez de le caresser, vous serez déchirés, perforés, lacérés, déchiquetés. Il aura donc fallu que, comme par l’effet d’une magie noire, la gueule de l’entrelacs impénétrable s’ouvre un instant pour qu’Alain aille s’y nicher si profondément.

 

Il y est. Il n’est que six heures cette après midi de juillet mais il fait ici déjà sombre. D’abord Alain a mal. Ensuite il a mal et il essaie de se défaire de l’emprise douloureuse ; mais il a encore plus mal, des douleurs insupportables sur tout le corps et des brûlures et des piqures jusque dans l’âme. Alors il s’arrête de bouger, de lutter. Il crie maintenant ; mais les épines s’enfoncent chaque fois qu’il crie ; alors il crie de moins en moins fort. Enfin il pleure.

a

 

Les recherches ont duré un peu. Alain appartenait à une famille modeste du village que des secrets ancestraux depuis longtemps perdus vouaient à un ostracisme grimaçant. Les recherches de la gendarmerie n’ont pas duré très longtemps.

Huit ans plus tard – l’affaire était déjà close depuis longtemps – on a retrouvé et identifié les restes de la bicyclette d’Alain. Je m’en souviens : c’était dans le champ en friche de mon père, qui venait de le racheter au Vieux.

 

On n’a pas retrouvé de trace d’Alain. On n’a pas beaucoup cherché.

 

a

 

Les buissons de ronces piègent aussi, c’est connu, les lapins naïfs, les grives myopes, les rats perdus et les furets. Les animaux capturés dans les griffes du roncier ne sont pas à proprement digérés par lui, mais ils se décomposent dans ses enchevêtrements et la chair putréfiée arrose et enrichit la terre dont le roncier se nourrit. Le roncier peut ainsi être considéré comme une plante carnivore qui engraisse autant par l’effet de la viande qu’il capture que par les minéraux naturels du sol sur lequel il prolifère (1).

 

Tout ceci est monstrueux et heureusement, Alain n’avait pas en tête la monstruosité de ce métabolisme hybride et complexe au moment où l’espoir d’échapper aux ronces s’évanouissait dans les nuits de l’été 1976. Si tel avait été le cas, le courage lui aurait probablement manqué pour entreprendre de survivre dans cet estomac épineux. Ce qu’il fit pourtant. Pendant trente et un ans.

 

A la fin du deuxième jour de cette cohabitation au contraire, les deux organismes avaient commencé de s’apprivoiser l’un l’autre : les pousses nouvelles du roncier étaient venues par le bas soulever tendrement le corps allongé d’Alain, faisant aux points de contact économie de leurs épines, tandis qu’au dessus, le corps du garçon s’était, à force de contorsions instinctives, modelé autour des éperons les plus vieux, les plus gros, les plus indécrottablement méchants. Comme conséquence de ces métamorphoses combinées, la douleur vive des premières heures avaient cédé peu à peu la place, dans les tracasseries d’Alain, à deux nouvelles obsessions : la faim et la lutte pour le maillot jaune entre Lucien Van Impe et ses poursuivants.

 

C’est d’ailleurs pour oublier la première que, l’après midi du troisième jour, Alain avait entrepris de se figurer dans le détail le contre-la-montre Fleurance-Auch. Quoique sachant le trac assez plat, il construisait mentalement un scénario assez dramatique : un chrono de Poulidor aussi fulgurant qu’inattendu, une crevaison de Van Impe dès le départ de l’étape, les secondes qui s’égrainent, l’espoir, les encouragements criards, les commentaires égosillés… au moment où un lapin, venant d’on-ne-sait-où mais à pleine vitesse, se ficha dans le buisson. Les petites pattes ont continué de courir un peu dans le vide, il y eut deux ou trois spasmes, puis le lapin ferma les yeux et se reposa sur les épines. La main d’Alain pouvait caresser le lapin. Et au prix d’une profonde égratignure, un peu plus tard, l’attraper.

 

Il y eut d’autres lapins. Des grives, des rats et des furets aussi, dont Alain se nourrit, et avec les peaux desquels il tapissa pendant de longues années l’abri de son immobilité.

 

C’est ce bosquet de ronces que j’ai entrepris dimanche de défricher. Je n’avais pas de projet précis pour l’endroit que je venais de racheter au Vieux, seulement sans doute l’inconscient désir de mener une bataille contre les forces mauvaises de la nature, avec la toujours inconsciente certitude de l’emporter : j’avais fait le plein du réservoir de la débroussailleuse avec un mélange à quatre pour cent et j’avais endossé l’appareil ; je m’étais exercé quelques minutes à trancher le vide. Quelques coups d’accélérateur, quelques va-et-vient de la cane, le sifflement précis et puissant, au bout, du disque diamanté, m’avaient assuré que la machine tournait sûr et rond. Dès le troisième coup de faux pourtant la lame s’est bloquée : c’était dans la toiture de poils d’Alain.

 

1 : Certains spécialistes même, constatant la migration des ronciers sur les terres (migration lente mais certaine, par un processus de prolifération-réduction dirigée) proposent la classification de la créature dans le règne animal.

 

Le Gardien de Barra Head mars 4, 2007

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Du Pays Basque aux Ardennes, de la Bretagne aux Alpes en passant par le Limousin et la Corse, les températures ne dépasseront pas aujourd’hui la barre des -10 degrés.

Joël Colado, Météo France pour France Inter.

 

 

Ça ne marchait pas. Je n’avais pas de réponse, ou alors négatives. Et je n’en pouvais plus de rester ici où j’étais depuis trop longtemps, où je ne me sentais plus à ma place.

J’ai changé quelques critères dans le moteur de recherche, plutôt au hasard, désabusé. Alors, ça a fonctionné. Immédiatement. J’ai eu plein de propositions. Et celle-ci :

Offre poste de gardien de phare

Pas de compétence particulière

Rémunération attractive

Poste basé à Barra Head – South Uist – Scotland.

Le Phare de Barra Head est situé à quelques miles de la pointe Barra Head, sur un rocher qui lui sert de piédestal, entièrement recouvert à marée haute, noir et visqueux à marée basse.

Longtemps la mer s’est déchaînée sur ce rocher et sur ce phare, faisant en s’écrasant de grandes gerbes blanches et dramatiques, comme on en voit sur les photos que les nostalgiques du grand océan exposent parfois dans leur bureau, dans un cadre noir anodisé.

La mer ne se déchaîne plus.

Depuis que je suis arrivé, la mer a cessé de vivre. Le Gulf Stream, le courant marin, le tapis-roulant qui léchait aussi South Uist et qui retournait aux Amériques après avoir replongé dans le froid des profondeurs, s’est arrêté de tourner et de souffler ses vents amicaux. Depuis, la mer est étale. La mer est plate. La mer est aussi lisse qu’une plaque tombale. Et il fait froid. 1

Il n’y a pas de vent, mais il fait vraiment très froid. Des cristaux de glace obstruent les vitres poisseuses du phare. Des plaques de glace sur la mer d’huile dérivent à peine, poussé par rien, aussi lents que les nuages : pas de vent.

Alors c’est le silence aussi, quand je sors du phare (pas longtemps : il fait trop froid et mes yeux collent rapidement). Pas un bruit, pas même un clapot en contrebas sur les rochers noirs et vitrifiés. A l’intérieur, il y a seulement le bruit du moteur qui continue d’entrainer pour personne la lampe et le faisceau lumineux. Un grésillement électrique à peine audible mais lancinant pourtant. De temps en temps, je coupe le disjoncteur pour tourner moi-même, à la manivelle, la lampe du phare. Le bruit n’est plus le même : c’est celui d’un vieil engrenage poussif, et de ma respiration. Ça change. Ça me tire de l’ennui, me donne le sentiment d’une plus grande utilité, aussi. C’est absurde mais je m’accroche à ce minuscule sentiment d’utilité, tournant la manivelle de dépannage et entraînant les engrenages qui vont jusqu’à la lampe du phare.

On m’a donné un téléphone portable. Mais il n’y a pas de réseau, ici. Ou alors personne n’a mon numéro. Ou je ne sais pas. Je le regarde souvent, pour voir s’il y a un message, s’il est bien allumé, si…

J’ai aussi un moulin à parole. Mais je ne m’en sers pas.

C’est de ce phare que j’écris. Je vais glisser les 3 feuilles dans une bouteille, fermer la bouteille avec un bouchon orange et la jeter dans l’eau. Chaque matin je viendrais voir de combien de centimètres la bouteille a dérivé sur cette mer sans mouvement. Un jour elle sera loin, si loin que je ne la verrai plus. Mais ce sera dans longtemps : cent ans à peu près. Pas avant cent ans, c’est sûr.


 

 

1 : Ce phénomène n’est pas complètement inattendu. Le 22 novembre 2004, Robert Kandel annonçait déjà : « La situation actuelle du tapis roulant serait au bord de l’instabilité, c’est-à-dire qu’une petite augmentation des apports d’eau douce en cette région suffirait pour bloquer la circulation en tapis roulant. Si le réchauffement global entraîné par le renforcement de l’effet de serre conduit à une augmentation des précipitations sur la mer de Norvège, ou à des fontes de glace aux marges du Groenland, risquons-nous un refroidissement un Europe ? »