Les fables d’Hipparchia

Histoires courtes, incertaines et rugueuses

Le destin tragique de l’homme au tire-bouchon mars 3, 2007

Classé dans : Histoires, Histoires courtes, Littérature, Nouvelles — hipparchia @ 11:39

 

 

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La scène se passe sous le faîtage d’un toit qui ne surplombe rien. Un toit en l’air. Un toit dans le vide mais qui, en raison de l’absence de fenêtre, l’occulte pourtant sans toutefois la rendre invisible.

 

Le faîtage est une poutre épaisse de bois sombre, ancrée seulement dans l’obscurité des extrémités du champ de vision, de part et d’autre de laquelle le toit, sur d’innombrables lambourdes régulièrement espacées, se déverse indéfiniment en une surface obscure, brune comme des tuiles sales qui exhaleraient une odeur de vieille poussière d’abord, tirant progressivement sur le noir complet à mesure que le regard s’éloigne, que n’arrêtera, donc, ni aucun mur, ni aucun plancher.

 

Un homme se tient là, pourtant. Il est vêtu d’un costume marron, probablement fait d’un velours à grosses côtes que suggère (puisque la nature précise du tissu, dans cette semi-obscurité ne peut que se deviner), non pas sa rigidité, mais bien, en dépit d’une sollicitation extrême, une rassurante fermeté. L’homme est pendu par le bras à un tire-bouchon vissé dans la poutre maîtresse.

 

C’est un tire-bouchon commun auquel il est agrippé : la mèche en queue de cochon, une vrille d’acier inoxydable et ronde de section, est par son côté fonctionnel entièrement – et semble-t-il solidement – enfoncée dans le bois de la poutre ; par l’autre côté, la tige est fichée dans un manche (cylindre de bois clair mais dur, renflé en sa médiane et sobrement ouvragé, pour les besoins du style et de la fonction, de trois gorges aux extrémités), par une liaison qui, quoique mystérieuse, n’inspire aucune inquiétude.

 

La main qui l’empoigne en laissant passer la tige de métal entre le majeur et l’annulaire est ferme et sûre, tendue à proportion de l’effort à fournir, pas davantage. Elle ne révèle, malgré la traction qu’elle supporte, aucun signe des prémices de la tétanie. Vu de l’endroit où on observe la scène, l’homme à qui cette main appartient est à peu près de profil, presque de trois-quarts arrière, de sorte qu’on ne voit pas s’il porte une cravate. Il n’est pas immobile : très lentement parfois sa tête se tourne un peu et, si elle est orientée par ici, on le voit aussi qui cligne doucement les yeux, sans lassitude apparente.

 

Aussi pense-t-on que l’action (l’effort intense que suppose cette suspension justifie à lui seul et en dépit de la quasi imperceptibilité des mouvements l’usage du terme) pourrait ainsi se poursuivre indéfiniment. L’esprit de l’homme est à ce moment absorbé seulement par quelques méditations distraites sur un passé sans histoire, mais bientôt séculaire et qui pourrait nourrir, pour peu que l’imagination explore à côté des souvenirs, des contemplations infinies.

 

Mais voilà que – est-ce par l’effet d’un clignement d’œil, d’une minuscule secousse des jambes qu’aurait ankylosées la posture inconfortable, d’une décharge nerveuse incontrôlée dans la main incessamment agrippée, ou de rien peut-être qu’une nécessité des éléments, de l’usure du bois, sorte de putréfaction infiniment lente mais certaine pourtant qui conduira cette poutre jusqu’à l’état de poussière – voilà qu’en même temps qu’un grincement sec et court déchire l’espace infini et ténébreux, le tire-bouchon se met à pivoter dans son logement, dans le sens inverse des aiguilles d’une montre, entraînant dans sa rotation l’homme suspendu à une vitesse très faible mais sûre, obtenue par les effets contraires de la pesanteur et du frottement de contact entre l’acier inoxydable de la vrille et le bois de la poutre, et attestée par la rotation inverse de celle-ci, que l’homme, par dessous, peut maintenant observer.

 

 

 

 

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