Les fables d’Hipparchia

Histoires courtes, incertaines et rugueuses

Le jardin des délices – Chapitre 1 – Isidore mars 3, 2007

 

 

isidore-1.jpg

Je m’appelle Isidore. Je suis né le 15 août 1963 à Montluçon, dans l’Allier. J’ai vécu à Montluçon toute mon enfance, avec mes parents. Il n’y a pas grand-chose à en dire. Ni du reste de ma vie. On peut aller vite.

 

Je suis fils unique. Mon père a été vingt-quatre ans secrétaire du pôle gérontologique montluçonnais. Ma mère occupait son esprit bénévolement à la paroisse Saint-Paul en même temps qu’elle pourvoyait, en face, à la coquetterie discrète de notre résidence, tâchant toujours de la préserver du sordide, ne la préservant jamais de l’ennui. Les années scolaires se sont succédées à Montluçon, passables à force d’application, entrecoupées de vacances au camping des Ecureuils à la tranche sur Mer où je ne parvins jamais vraiment à exaucer les vœux que je consignais chaque année, au mois de juin, dans le secret de mon journal.

 

C’est peut-être la raison pour laquelle à vingt ans, c’était au milieu de ma première année de classe préparatoire technique au Lycée Madame de Staël, j’annonçai à mes parents que je ne souhaitais pas, que je ne souhaitais plus, les accompagner en vacances en Vendée.

Concomitamment, je pris ma carte du parti socialiste et commençai à participer aux réunions de la section Montluçon-Nord, sise de l’autre coté de la ville, de l’autre côté du Cher. Ce retrait géographique ne me permit pourtant pas d’entretenir très longtemps le secret de ces activités : le leader des jeunes socialistes montluçonnais se trouvait être le fils du Docteur M., lequel préoccupé par l’engagement de sa progéniture crût bon, à la sortie d’un conseil d’administration exceptionnel du pôle gérontologique, de partager son émoi avec mon père.

 

Au moment où on ne l’attendait plus, comme par derrière, au sens propre et à vingt ans, je décoiffai mon père.

 

D’abord on tenta de me redresser. Tour à tour canonique ou contrapuntique, le duo de mes parents m’arracha des larmes, sur le coup presque, peu après tout-à-fait. J’aurais aujourd’hui des choses à dire, peut-être, mais alors je m’enfermai dans un mutisme insaisissable qui finit par triompher méchamment du désespoir honnête de mes parents. J’imagine que c’est dans la tension tiède de leur chambre à coucher, pour l’occasion transformée en quartier général, que les choses ont basculées. J’imagine que c’est assis face à face en tailleur, deux poings volontaires serrés sous le menton, qu’ils décidèrent de changer de stratégie : un matin du début de juillet 1983, en trempant nonchalamment une tartine de pain beurrée dans son café au lait, mon père m’annonça qu’ils partaient cette année, au mois d’août, maman et lui, en Alaska. Pour changer.

 

C’était un voyage organisé par le comité d’entreprise du pôle (gérontologique) dans les monts Chugach et qui en un mois comprenait : pêche au saumon, nuitée sur peau d’ours, excursions pédestres, parc animalier sauvage, dîner chez l’habitant, remontée du Prince Williams sound en brise-glace, marche sur le glacier rocheux Columbia, baptême de motoneige pour ceux qui le souhaitent.

 

Le départ eût lieu le 3 août à 5 heures 30 du matin depuis la place Edouard-Piquant où un car ronronnait déjà depuis une heure, qui devait assurer la première tranche de cette expédition, jusqu’à l’aéroport Roissy-Charles-de-Gaulle. C’était un mercredi. J’ai entendu depuis mon lit la porte de la maison se refermer derrière les valises. Un mois plus tard, le 1er septembre 1983, un jeudi, ils embarquaient à Anchorage dans le Boeing 747 de la Korean Airlines devant effectuer une escale à Séoul sur le vol de retour. L’avion s’écarta significativement de sa route (soit consécutivement à une erreur de pilotage soit qu’il se fût agi d’une provocation de la part du pilote) et survola l’URSS, les volcans du Kamtchatka, la péninsule de Sakhaline. Ces zones étaient alors interdites au survol par Moscou : l’avion fût abattu, détruit en vol.

J’ai renoncé à mon engagement politique. Disons plutôt que j’ai symboliquement rendu ma carte, au bureau de la section nord. J’ai intégré une école d’ingénieur à Montpellier. J’ai quitté Montluçon. Définitivement. Je me suis marié avec une fille de ma promotion. J’ai eu deux enfants. A Montpellier.

 

J’étais ingénieur, en charge de l’optimisation économique des flux logistiques dans une entreprise d’emballage de pièces mécaniques de sécurité pour l’avionique. J’avais signalé à mon entrée en fonction que je n’acceptais pas les déplacements professionnels en avion. Je n’ai d’ailleurs longtemps eu à me déplacer qu’à Paris, ou à Toulouse. Alors je prenais le train, ou la voiture. Un jour le département d’achats a décidé que les cartons pré-pliés destinées à l’emballage des axes de roues seraient importés de Pologne. Quand le premier déplacement chez l’un de nos nouveaux fournisseurs devint résolument impératif, je pris la voiture de service, une 206 blanche estampillée du logo de la société. C’était le 16 juin 2006. Peu après Görlitz, lancé à quatre-vingt-dix kilomètres heure sur la nationale quatre près de Zebrzydowa, je me suis endormi.

 

***

Une main s’accroche au barreau du lit. C’est la main d’Isidore. Ma main. J’ai quarante trois ans. Je vois d’abord cette main qui s’accroche au barreau du lit. C’est comme un cep de vigne qui grimpe autour du barreau en inox du lit en inox. Je me dis ça. Je me dis : c’est ma main ; elle ressemble à un cep de vigne. [...].

 

J’ai mal. Une dame approche. Je ne la connais pas. Elle s’affaire dans une mallette à côté de moi – elle a un pantalon blanc – puis sur mon corps, puis dans la mallette à nouveau. Je m’endors.

 

***

 

Les alternances de douleurs et d’évanouissement ont duré trois mois. Je suis mort le 16 septembre 2007. Il y a treize jours.

 

 

Leave a Reply