
C’est en face de moi un chat qui me regarde tout à fait. Un vrai chat, aux longs poils gris et noirs, couché sur une commode, à côté d’un guichon. Il me regarde tout à fait, puis se rendort. Ou fait semblant. Je le soupçonne de me surveiller. Je suspecte même qu’il est là pour ça. Je n’ai pas eu vraiment le choix : à l’arrivée, entre autres formalités sur lesquelles je reviendrai plus tard, il faut choisir un animal de compagnie : chien, chat ou serins (les serins sont distribués en couple). J’ai donc choisi ce chat.
Quoiqu’il ne parle pas, comme on aurait pu imaginer qu’il fût capable de le faire (non pas seulement en raison d’une expressivité exceptionnelle, mais surtout en raison des circonstances spécifiques de cette histoire), je lis (ou je crois lire : souvent l’étrangeté nous suggère une méfiance excessive voire paranoïaque) dans ses regards appuyés qu’entrecoupent néanmoins de longues plages de somnolence (sans doute en se conformant à ce trait comportemental caractéristique de l’espèce s’applique-t-il à donner à sa composition de bon chat domestique un peu de crédibilité), qu’il n’est pas impossible que son rôle dépasse la simple fonction d’animal de compagnie ronronnant.
Je suis Isidore. J’ai trente cinq ans. Je suis arrivé ici le 16 septembre 2007, il y a treize jours. Ici : au paradis.
C’est un chat donc, qui ronronne et qui m’observe. C’est une commode en bois noble qui exhale timidement ses arômes de pomme, d’encaustique et de linge propre. C’est, en face, un lit tendu où je suis assis. Un mur vert pâle à droite suspend le jardin des délices de Jérôme Bosch, que j’ai choisi, après le chat, en manière de farce incrédule, dans la liste abondante en fac-simile de tableaux de maître que me proposait un peu plus tard, un peu plus loin, une autre dame en tailleur sous le genou et chignon gris, semblable, si ce n’est en tous points du moins dans les grandes lignes d’une physionomie presque rébarbative, à Marie-France (je crois), la catéchète de Saint-Paul.
Un peu plus loin le chambranle vert sombre d’une porte ouverte fait le cadre d’une scène qu’on devine être un salon : l’accoudoir d’un canapé d’alcantara caramel, le côté gauche d’un téléviseur à écran plat, une table de salon en fer vieilli et palissandre sur laquelle on reconnait une bouteille d’anisette, un verre propre et un bol de glaçons aux arrêtes encore vives.
Par la fenêtre du mur opposé qu’encadre de lourds rideaux souris tombant jusqu’à terre, s’observent sur fond de ciel clair un agencement ordonné de maisonnettes qu’encercle proprement leur jardinet et que je pourrais facilement confondre avec une zone pavillonnaire de Néris les Bains (qu’un hiver d’adolescent j’avais arpentée souvent dans l’espoir d’y entrevoir peut-être, par une fenêtre fermée sur une chambre verte, Aglaé qu’un hasard conjugué d’absences et de redistribution des équipes m’avait un jour offerte en binôme pour un TP de chimie), si ne flottait au-dessus, gigantesquement suspendu dans le vide, cet éphéméride orange, clignotant et luminescent :
vendredi 29 septembre 2007 : Saint Gabriel !
Par l’entrebâillement de cette même fenêtre que pousse une brise légère et que retient la poignée de laiton, s’immiscent plus ou moins perceptibles : la rumeur lointaine d’une fête qui s’égaye, des exhalaisons de vanille et de sucre chaud, le bêlement à peine perceptible d’un troupeau d’ovins, plus loin encore l’aboiement d’un chien, le chant, peut-être, d’un couple de serins.
Assis en tailleur sur le lit de cette chambre, donc, et abrité des coups d’œil indiscrets du chat par quelques coussins empilés, je consigne ces observations dans les interlignes d’un livre que j’ai choisi dans la bibliothèque du salon seulement pour sa mise en page aérée et sa couverture cartonnée (qui me servira de support en l’absence de bureau), à l’aide d’un stylo bleu dont la bille épaisse, comme je la préférais quand il s’agissait d’annoter avant de les saisir définitivement dans le système informatique les brouillons de mes bilans comptables, mais comme je la regrette maintenant pour des raisons évidentes de commodité, impose, pour que la calligraphie reste lisible entre les lignes dactylographiées, une application éprouvante.
Mon attention comme mon regard s’attachent alternativement à ces lignes et au stylo qui les gribouille, au jardin des délices pendu à ma droite et où s’exposent les fantasmes les plus débridés que les hommes ont conçu pour figurer leur paradis, à la bouteille d’anisette posée sur la table du salon, à cette perspective qui me rappelle Néris et Aglaé. Je me remémore aussi les différentes scènes qui ont suivies mon arrivée, les Marie-Claude successives. Je prends peu à peu conscience de ma situation unique dans cet endroit. Je conçois le pouvoir particulier qu’elle me donne. J’abaisse instinctivement mon livre et mon stylo derrière les coussins que je redresse et que j’approche avant de poursuivre.
Souvent je relève la tête pour détendre mon dos et reposer mes yeux. Alors toujours le chat s’éveille et me regarde.
Bravo !
Je me permets de relever, quant aux dates, ce qui me semble être une coquille. L’année en question est-elle 2006 ou 2007 ?
Merci pour la correction de cette erreur. J’ai commencé l’histoire en juillet 2006 et alors 2006 convenait. Mais comme je suis un peu lent, j’ai poursuivi l’écriture en 2007 et il a fallu corriger 2006 en 2007. Je suis passé à côté de certaines corrections.
Voilà, voilà…