Les fables d’Hipparchia

Histoires courtes, incertaines et rugueuses

Le jardin des délices – Chapitre 3 – Le jardin des délices mars 4, 2007

Classé dans : Feuilletons, Le jardin des délices (feuilleton), Littérature, Nouvelles — hipparchia @ 4:42

 

 

 

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Je suis sans doute tombé : mon visage est à présent enfoui dans une herbe épaisse et moite où filtre jusqu’à mes narines des odeurs d’ozone. J’entends autour de moi sans la pouvoir encore observer la tonitruance d’une fête débridée où se mêlent aux dissonances étranges de trompettes et de mandolines des sonorités inhumaines (grognements satisfaits, croassement hybrides, cris de joies, caquetages badins, sucions suspectes, beuglements, hurlements, hululement, gloussements, plaintes, rires, râles…). Je laisse encore un temps, parce que j’ai un peu peur (un peu seulement et je me dis alors que c’est étrange d’avoir peur un peu seulement), les yeux fermés dans la fétuque et je médite cette sentence d’Henri Queuille « Il n'est pas de problème dont l'absence de solution ne puisse venir à bout » que j’avais jusque-là faite mienne et dont je réalise maintenant qu’elle fût peut-être conçue dans le ronron cossu du ministère des travaux publics, alors que son auteur mettait fin à une heure d’entretien téléphonique assez pénible avec Madame Queuille mère, laquelle venait de déverser, indifférente complètement à l’entrée des mineurs français dans leur huitième semaine de grève, une nouvelle diatribe à l’encontre de sa bru, mille reproches (fainéantise, arrogance, désobligeance à son endroit…) qui n’étaient pas d’hier mais qui s’étaient manifestés outrancièrement aujourd’hui, comme on avait entrepris de faire ensemble et peut-être précocement les premières courses de ce noël 48.

Une éructation sourde interrompt ces réflexions (ou ces atermoiements) et me force à me retourner. Elle émane d’une béance obscure et visqueuse encadrée de barbillons baveux et qui bientôt me saisit par les deux mollets. Cette bouche repoussante (en tous cas inattendue) se situe à l’extrémité d’un corps aquatique géant dont l’autre extrémité, caudale, commence déjà de s’enfoncer dans une mare située une bonne trentaine de mètres en contrebas et m’entraîne dans l’herbe à sa suite. C’est ballotté dans cette position inconfortable que je suis forcé d’observer enfin le théâtre des festivités. Partout, d’abord, des corps jeunes, longs et nus, sens dessus-dessous, s’exercent sous le soleil à des fantaisies chorégraphiques et des expérimentations instrumentées. Partout on crie ou on rit. Partout. Au hasard de ma glissade effrénée je percute des fesses pâles, roses et tendues, des ventres odoriférants où je rebondis, à moins qu’il ne s’agisse parfois de fraises géantes dans lesquelles je m’écrase et qui m’éclaboussent de sucs et d’arômes.

Quoique d’habitude réservé et circonspect, j’ai ici curieusement envie de participer à cette fête bachique. Je tente de m’agripper, ici à cette cuisse, là à ce sarment démesuré que lance vers moi un gnome végétal et rieur. Mais sous mes doigts, les gluances échappent.

L’herbe s’épaissit et se rafraichit sous mes joues. J’approche de la mare. A grande vitesse. La chimère aquatique se dresse, m’élève au dessus de cette scène dont j’observe qu’elle s’étend à l’infini, puis plonge. Je prends une large inspiration. Dans un éclair, je repense à Henri Queuille, au passage au nouveau franc (sans pouvoir me justifier à moi-même cette étrange association d’idées et conjecturant finalement que peut-être il n’y a pas d’association à trouver mais qu’il s’agit uniquement d’une juxtaposition d’idées indépendantes, quoique toutes deux également saugrenues à ce moment là de mon existence), puis de nouveau à Henri Queuille. Je plonge.

Je respire : me voilà flottant entre-deux-eaux, nu dans une bulle tiède (précisément : la bulle flotte entre-deux-eaux tandis que je suis debout en lévitation à l’intérieur de la bulle). La mare m’avait semblé petite ; le monde aquatique que j’explore dans ce véhicule est immense. Ces cités ont été suffisamment décrites dans les littératures de tous âges et de toutes qualités pour qu’il ne soit pas utile d’encombrer le récit déjà tortueux, voire pénible, d’une digression supplémentaire, dans laquelle je me sentirais obligé, par le résultat d’un tempérament trop fier, d’en rajouter encore et encore au risque de perdre en réalisme ce que je ne gagnerais pas en flamboyance et en émerveillement, risquant finalement de lasser mon improbable lecteur. Disons donc simplement qu’il s’agit d’une cité aquatique plus merveilleuse que toutes celles qu’on a pu voir jamais, peuplée de tritons plus attentionnés et de sirènes sensiblement plus émancipées, rejouant sous la surface de l’eau, dans le silence à peine troublé par le glouglou de quelques bulles, les scènes joyeuses du dessus.

Les sirènes ne sont jamais vraiment vilaines. Celle-ci pourtant, dont je viens d’effleurer de ma bulle la queue, est presque disgracieuse. Elle s’est retournée, m’a souri et me regarde maintenant comme si c’était moi le poisson dans un aquarium Elle pose une main sur ma bulle, comme une caresse. Puis de l’autre elle approche lentement un petit bâton bleu de chine luminescent. Elle pointe l’extrémité oblongue du bâtonnet sur la bulle et force doucement. Le bâtonnet perce la paroi et pénètre. La sirène me regarde avec insistance, avec encouragement, je pense. Je saisi le bâtonnet. Elle le lâche. Il est tout entier dans la bulle.

Dans son dernier regard je comprends :

Tu es celui qui peut. Saches t’en servir.

(ou quelque chose de mystérieux, comme ça). D’un coup de queue puissant, elle disparaît.

Je remonte vers la surface et c’est par l’entrebouque d’une bourdigue géante que je finis par sortir de l’eau. La bulle m’élève encore un temps, quelques mètres, comme emportée par un élan mou, redescend vers l’herbe, rebondit quelques fois.

Ici, on n’a pas molli (je me dis : ce n’est pas une fête : une fête a un début, une fin et une vie entre les deux, un vieillissement plus ou moins rapide (selon son métabolisme propre) mais toujours perceptible et que je ne perçois pas ici) : des dromadaires nains font des rondes autour de groupuscules exhibitionnistes, des boucs blancs les reniflent pour s’égayer, plus loin une fraise géante a été creusée pour faire l’abri d’autres figures dont ne me parviennent que les bruits étouffés par la paroi épaisse de ma bulle. C’est sur le gras de cette fraise que s’accomplit mon dernier rebond. Je roule quelques mètres. La bulle est délicatement arrêtée par le dos rose d’un cochon endormi. Je regarde à travers la paroi de mon aéronef ce dos rose, d’où surgissent, si on y regarde de plus près, quelques poils sombres et drus qui me rappellent quelqu’un. Mais qui ?

Un pépiement étrange me détourne de ma méditation : c’est un pinson qui derrière moi m’observe. Un pinson géant. Il me regarde immobile, par-dessus, avec des yeux noirs comme des trous brillants. Longtemps. Tout nu dans ma bulle, je suis gêné par ce regard glacial, figé. Entre ces yeux et les plumes rousses du poitrail, un bec comme celui des rapaces, noir et crochu, menace. D’où coup sec de la tête, le pinson de son bec crève la bulle et me libère. Il reprend son observation immobile, cligne une ou deux fois des yeux puis il se retourne et s’éloigne à petits sauts balourds.

L’explosion de la bulle a réveillé le cochon : un groin humide et frais s’est posé sur mon cou. La nature des propositions, la voix suave et gracile qui les formule dans mon oreille, la délicatesse du groin que seulement du coin de l’œil je peux observer me permettent de préciser : c’est une cochonne. Je tourne un peu plus la tête : une cochonne en cornette. Qu’on ne me juge pas trop vite : comme vous, en toute autre circonstance plus ou moins familière, en toute possession de mon sens commun, j’aurais décliné ces propositions. J’ai toujours dans la main droite le bâtonnet bleu luminescent que tout à l’heure la sirène m’a donné, et en tête la mystérieuse recommandation.

Un peu plus tard j’observe à nouveau les petits poils sombres et drus sur le dos porcin. Leur évocation, confuse tout à l’heure, me devient soudain très distincte : Marie-France.

 

2 Responses to “Le jardin des délices – Chapitre 3 – Le jardin des délices”

  1. mosaïc sun Says:

    une improbable lectrice admiratrice qui s’immice non sans malice dans le jardin des délices…
    Alice

  2. mosaïc sun Says:

    les univers d’annruth et d’hipparchia ne peuvent-ils pas se rejoindre sous la forme d’un collage illustrant le narrateur dans sa bulle…?


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