Les Ricochets - 5

 

Il lutte avec plus ou moins de succès contre le retour à son esprit de la mémoire de Victoria, se perd aussi dans les évocations fantasmagoriques de la vieille Boucle d’Or dont il pensait s’être pour toujours débarrassé sur le divan de la rue de l’Abbé-Graussois quand il reprend, d’abord inconsciemment, ses tentatives de ricochets. J’ai bien dit « d’abord », parce que rapidement, ces images étrangement juxtaposées s’agglutinent pour former une pâte mentale homogène dont la densité et l’élasticité s’établissent dans la conscience d’Hicham en modèle du jet espéré. A ce moment, l’intuition d’un fil tendu et bondissant comme un ricochet entre ces personnages, chacun improbable et tous ensembles réunis invraisemblables, est déjà naissante dans l’esprit de Blancheau, comme une bulle d’azote microscopique dans le cerveau d’un plongeur fou.

 

Hicham cherche des yeux la vieille en même temps que son bras arme un nouveau lancé. Elle n’est plus là, ni le chien et seule une bande de sable fourragé, enchevêtrée dans les rochers, atteste encore le passage du convoi. Dans la froideur humide de cette plage normande, une sensation chaude de solitude inonde Hicham. Floc.

 

Comme un morceau de l’esprit d’Hicham, accroché à son oreille, enregistre là-bas le rebond sur l’eau du petit galet (le premier) un autre conçoit en un éclair cette idée abracadabrante qu’il est lui-même la vieille disparue. Plus précisément : qu’il l’a été, qu’il vient de l’être fugitivement et ne l’est plus, revenu dans le même temps ou presque à la conscience et au corps d’Hicham Blancheau tentant – réussissant même peut-être – des ricochets sur la plage de Granville, sans souvenir ni trace de son voyage en la vieille. Qu’on ne s’y méprenne pas : l’idée n’a pas la couleur de l’étrange. C’eût été le cas, peut-être, si Blancheau avait eu la sensation d’un retour à soi, la réminiscence d’une raideur articulaire ou d’un voyage en sari sur une plage ramoitie par la marée montante après la pluie, un bout de vague souvenir d’avoir été bringuebalé au bout d’une laisse par un chien fauve indifférent aux ébrillades, un relent d’angoisse sénile. Mais il n’y a rien de tout cela dans l’esprit d’Hicham Blancheau. Il a été la vieille tirée par son chien, il est redevenu Hicham Blancheau, c’est tout. Le galet est déjà loin mais laisse encore voir à Hicham, par le reflet d’un frisson rasant la surface de l’eau, comme les signes d’une jubilation prolongée.

 

A suivre…

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