Le chant des hommes – 1 – Avant-propos
Les Chroniques
de l’Intrigue et de l’Enquête
Numéro 67 – juillet 2008
Le chant des hommes
AVANT-PROPOS
EN FORME D’AVERTISSEMENT ORNITHOLOGIQUE
Se promener, c’est prendre l’air,
non pour la santé, mais pour l’air.
Emmanuel Levinas, Le temps et l’autre
Les événements qui font la matière de cette chronique vont me servir de prétexte à intervenir dans le débat qui a opposé ces derniers jours l’ornithologue Philippe J. (1) au sémiologue passériforme Siméon Plancheteau et à me ranger résolument derrière ce dernier en appuyant son systématique et lumineux démontage des développements pioupiesques du premier. Les médias, toujours à l’affût de l’audience que pourrait leur apporter la promotion d’une théorie sensationnelle ou racoleuse, ont fait suffisamment de publicité à celle de Philippe J. pour qu’il soit inutile que j’en rappelle le détail dans cet envoi.
Il est enfin sans doute nécessaire en introduction de mon avant-propos de rappeler (et mes lecteurs le savent depuis longtemps) que je n’ai à l’endroit de Philippe J. aucun antagonisme scientifique a priori, aucune sorte d’hostilité personnelle, et qu’hormis peut-être ici quelques sympathiques réserves sur la rigueur d’un raisonnement, là une précision amicale sur une classification hasardeuse, l’ensemble des commissions de mes Cahiers Annuels de Petite Ornithologie en Terre d’Essonne lui est plutôt favorable, voire en certaines circonstances et si j’en crois certains courriers qu’il m’est arrivé de recevoir de lecteurs sourcilleux (et je les encourage à le demeurer !), à la limite de la bienveillance coupable. Mais il m’a semblé que ses dernières propositions nous embarquaient sur un terrain trop glissant pour être sans danger. Danger non seulement pour le pinson des arbres, danger non seulement pour l’ensemble de l’ornithosphère, mais aussi, j’ose le dire, danger pour l’Humanité. Aussi je prie les lecteurs de ma Chronique de l’Intrigue et de l’Enquête, mes amis, de bien vouloir pardonner la trop longue digression ornithologique qui va suivre, leur proposant, si les plumes les barbent, de survoler ces pages liminaires, les invitant toutefois à y prêter l’attention à laquelle une cause suprême devrait tous nous obliger.
Commençons par noter l’indigence des données collectées par Philippe J. pour alimenter son hypothèse : trois matinées (7, 8 et 9 mai deux mille huit) de contemplation d’un pinson des arbres mâle dans un caroubier (2) dont on se figure qu’en pleines feuilles il doit ombrager la terrasse et la table de petit déjeuner où l’auteur a ses habitudes tant les notes d’observation sont désinvoltes.
J’ai fait demander (par l’intermédiaire d’une belle-sœur dont une amie excentrique avait eu une relation de jeunesse avec l’auteur et au prétexte détourné de savoir un peu, par distraction, le chant des oiseaux) copie des enregistrements qu’il n’a pas été possible, naturellement, d’obtenir : pense-t-on à brancher un magnétophone quand l’air est si doux ? La pauvreté du protocole et les approximations de l’analyse eurent pu suffire à tuer dans l’œuf les élucubrations qui suivent et nous éviter ces détours, si un journal que des difficultés récentes obligent sans doute à mordre sur une réputation de sérieux encore solide ne s’en était fait le navrant écho. Quelque répugnance qui m’habite, il convient pour la suite de ma plaidoirie que j’en retrace les grandes lignes :
La concomitance d’un frisson non mictionnel et d’une phrase assez jolie sifflée répétée quarante six fois dans l’espace de cinquante-deux minutes (le temps, sans doute, d’une tartine de confiture de mûre trempée nonchalamment dans le café au lait tiédi) conduit notre ornithologue à conclure contre des siècles d’histoire, de sciences et de poésie, que le chant du pinson est la manifestation de la douleur occasionnée par le froid du petit matin s’immisçant sous les plumes du passereau (hypothèse rapidement et sans justification ni scrupule étendue, d’abord aux psittaciformes de Nouvelle-Guinée, puis à toute l’ornithosphère). Un long développement suit, qui piétine l’admiration prétendument béate des hommes à l’endroit de la nature qui fringote. Parce que tout ramage, loin de manifester ni énergie ni joie, devrait être entendu comme la malheureuse lamentation d’avoir été définitivement doté par la nature d’un manteau de plume d’épaisseur résolument insuffisante pour résister à la fraîcheur des matins de printemps. Parce qu’au lieu d’aises contemplations et de gaies chansons, ce concert ne devrait nous inspirer que peines et pitiés… Mais j’ai promis d’épargner à mon lecteur le détail de ces élucubrations d’ordre purement conjectural : elles sont du genre de celles dont on peut se délecter tous les dimanches en fin de matinée au café dit « chez Suzou », place des Tulipes à Guéret, mais pas dans une de mes chroniques !
Revenons donc à la raison, comme nous y invite Siméon Plancheteau sans tambour ni trompette : remercions-le et demeurons à ses côtés pour redire d’abord des vérités simples, d’autant plus sûres qu’elles ont été endurcies par le temps, éprouvées par l’observation des anciens : si le pinson chante, en particulier aux petits matins frais de printemps, c’est qu’il est au réveil pris d’un désir de copuler irrépressible – peut-être légèrement douloureux, mais d’une douleur pleine d’espoir et de vitalité – et que le chant est la ressource rudimentaire dont la nature l’a pourvu pour séduire celle qui voudra bien partager cette énergie et, si le bienheureux hasard le veut, la porteuse de sa descendance.
En ceci, je veux avant de servir ma chronique, ajouter que le pinson des arbres ne diffère des autres espèces animales que par les modalités de son expression : pour lui c’est un long tremolo stridulent suivi de cinq traits brefs sifflés une quarte en-dessous, tel paon usera de sa queue plumeuse et enluminée, tel bouc de messages puissamment odoriférants, tel pigeon d’une persévérance de pigeon dans la poursuite sautillante… Irait-on dire que le paon fait la roue pour s’éventer quand il fait chaud ?
L’homme ne déroge à ce réflexe matutinal qu’en ce qu’il a le libre choix de sa manifestation. Certes, il se trouvera parmi les moins évolués de notre espèce, des spécimens dont le chant, les odeurs, la force brute même, continueront, comme pour les bêtes, d’être le recours privilégié pour chercher compagne et procréer. Mais la direction du progrès humain que la nature nous indique nous conduit à raffiner sans cesse ces expressions, à les parer de mille subtilités jusqu’à les travestir et les rendre parfois méconnaissables. Les plus civilisés d’entre-nous vont même, à force d’additions successives dans les délicatesses, jusqu’à se distraire de leur objectif, et il faut bien souvent, par l’esprit, effeuiller cette accumulation d’élégances et de politesses pour en percevoir le but primitif et constant. Roland Barthes disait que tout geste est langage. J’ajoute à sa suite : tout langage vise à copuler.
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- juillet 10, 2008 / 8:48
- Category:
- Ecriture, Histoires courtes, Littérature, Nouvelles
- Tags:
- Chant des oiseaux, Nature, ornithologie
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