Le Ricochet
Ce qui a le plus manqué à la philosophie, c’est la précision.
Henri Bergson, La pensée et le mouvant
Un corps lisse et mou est dans l’eau. Un œil chatouilleux et embué, scrute bel et bien la surface. A l’autre bout de la baignoire, sur l’émail blanc repose un pied. Un petit pied à dix orteils, ouvert grand comme un éventail.
Hicham Blancheau, Nouveau Cantique
Floc, floc, floc ! Hicham Blancheau, s’échine à faire des ricochets depuis quarante-sept minutes, quand il réussit un ample trois-rebonds, assez remarquable. C’est le premier vrai ricochet d’Hicham, à trente sept ans. Il esquisse un sourire. Un observateur, s’il s’en trouvait un, penserait que ce sourire est le résultat de sa performance.
Mais ce dimanche 23 mars 2008 est pluvieux et froid sur Granville. Les granvillais sont au chaud dans leur maison, écossent des fèves ou regardent la télévision. Les touristes, mêmes les plus nostalgiques, après avoir attendu trop longtemps un moment d’entre deux nuages, ont renoncé à la mélancolie d’une promenade sur les contreforts gris de la Haute Ville. Seuls quelques goélands criards sont les témoins distraits du ricochet d’Hicham Blancheau.
La succession d’événements improbables qui ont conduit Blancheau à Granville en ce début de printemps 2008 a été rapportée avec talent dans la fameuse biographie « Blancheau d’Yeu» de Ludivine Haley, de sorte qu’il n’est probablement pas utile d’en rappeler même les grandes lignes. La promenade sur la plage et le ricochet à trois rebonds n’est en revanche, à ce jour je crois, connu de personne. Blancheau n’a compris qu’à la fin de sa vie l’importance de ce ricochet dans la construction de sa pensée. Ce n’est que quelques heures avant sa mort, mesurant le possible tournant historique qu’elle pouvait avoir fait prendre à l’humanité, qu’il décida d’en faire la confidence à l’auteur de cette chronique qui passait par l’île d’Yeu pour ses vacances, lui demandant de la rendre publique sans fioritures. C’était à la Toussaint 2013, et malgré le beau soleil qui chauffait l’île, Blancheau dans son hamac paraissait bien pâle… Bref, c’est dans le respect de cette oraison jaculatoire que le présent texte a été rédigé et les éléments de description n’ont pas été ajoutés, soyez-en sûrs, dans le but d’ornementer ou de créer du sensationnel, mais bien seulement quand il aura été considéré qu’ils pouvaient éclairer aux yeux du lecteur le fulgurant cheminement intellectuel du père de la Nouvelle Religion.
Hicham Blancheau vers dix-huit heures, sortant de l’hôtel de la Poterne où il résidait seul depuis trois jours, a descendu sur la plage de Granville par un escalier creusé, en haut dans la courtine ouest du rempart de la Haute-Ville, en bas directement dans la rocaille. On l’imagine ensuite zigzaguer vers la mer, pieds nus sur la laisse zébrée, entre ces gros rochers noirs aux surgissements aléatoires et aux allures molles de gros ours déhanchés, que le polissoir des marées, pourtant, n’a pas su conformer.
L’idée d’une séance de ricochets lui est-elle venue à l’observation d’un bouquet soubresautant dans une barbotière et dans laquelle un rocher spongieux l’aurait fait glissé ? Ou est-ce, évoqué par la mer plate et les petits galets blancs fourbis par la mer et éparpillés dans les zébrures du sable, le souvenir aigre d’une humiliation sourde subie il y a longtemps sur la plage de Longeville-Sur-Mer et dont le sujet aura été un rival en amour, fanfaron dans le triomphe et habile à ces sortes de jets ? Je pense plutôt qu’il s’est agit d’un défi comme s’en lancent à eux-mêmes les enfants, faisant comme enjeu de leur réussite l’impossible réalisation d’un vœu passionné, un appel à des dieux imaginaires et marins pour qu’ils ramènent à lui Chimène, partie brutalement trois jours plus tôt du domicile familial pour les raisons que l’on sait.
Toujours est-il qu’il est là, au bout de l’estran froid que grignotent à grand peine les vaguelettes essoufflées et jaunies de la Manche endormie, caressant de ses doigts attentifs un premier galet râpeux couleur d’os. Il décortique mentalement la mécanique du lancer qu’il va entreprendre, décompose, synthétise, anticipe les vents contraires et les remous, prévoit les incidences, organise les girations, vérifie l’absence de témoin. Il est pour ainsi dire à son affaire.
Le premier jet n’est pas, loin s’en faut, à la hauteur de cette application. Le bras est gourd, le geste gauche, le mouvement disgracieux, la trajectoire du caillou finalement parabolique et molle, loin de ces cordes merveilleusement tendues qui portent, dès la main quittée, dans leur vibration discrète et nerveuse, la promesse de rebonds virevoltants. Mais Hicham ne renonce pas et pendant près de trois quarts d’heure, mille fois recommence. Il analyse, met en perspective lancers et trajectoires, corrige ses appuis, rapetasse son geste, n’interrompant les tentatives que pour prendre parfois une inspiration plus profonde dans l’espoir d’y puiser le génie céleste d’un geste agile et aérien.
Un halètement lourd et approchant contraint Blancheau, quarante et une minutes après sa première et lamentable tentative, à renouer contact avec le monde : à redécouvrir la plage et les rochers d’abord, à sentir l’épaisseur de l’humidité ensuite, à chercher du regard enfin, l’origine de ce souffle avide et rauque, laquelle se dévoilera d’abord par une nue rasante surgissant par saccade de derrière un gros rocher noir et dans une disposition telle que l’espace de l’instant qui lui est encore nécessaire à dissiper les dernières brumes de la concentration, il croit qu’un ours de chair et de poils s’est bel et bien égaré sur la plage.
Peu après que la lucidité un peu retrouvée a écarté dans l’esprit d’Hicham cette hypothèse, un chien fauve de race cocker surgit de derrière le rocher, la gueule ouverte tendue vers le large, et se désigne comme l’auteur de l’anhélation bestiale. Le déséquilibre du chien vers l’avant est retenu à l’arrière et par l’entremise d’une courte laisse par le déséquilibre symétrique d’une petite dame légère, dont le corps rabougri est vêtu d’un ample sari rouge laissant surgir des bras flétris et pâles. L’attelage hexapode trépide mais progresse cependant à petits pas, dont bientôt les empreintes, sur le sable mollet, comme celles plus petites des goélands, ne laisseront plus deviner aucun but.
Les cheveux de la vieille ne sont pas, comme c’est habituellement le cas lorsqu’un certain âge est passé qui leur a fait perdre le minimum de souplesse présentable, coupés ou attachés en chignon : la chevelure, comme celle d’un fantôme, vole libre et blanche, laissant voir parfois sur certaines boucles chétives les vestiges de reflets blonds. C’est la juxtaposition de ses faibles irradiations et des évocations d’ours par les rochers qui ramènent à la mémoire de Blancheau deux questions de toute petite enfance, douloureusement restées sans réponse et relatives au fameux conte « Boucle d’Or et les trois Ours », que sa nourrice avait pris l’habitude de lui raconter tous les mercredi après-midi avant la sieste, sur le même ton rieur et avec les mêmes mines désinvoltes :
- Pourquoi la famille Ours, dont il est suggéré à plusieurs reprises dans la fable qu’elle se plie à une discipline de vie assez rigoureuse, est-elle partie en promenade laissant sans la boire la soupe servie ?
- Qu’est devenue Boucle d’Or terrifiée après s’être enfuie par la fenêtre de la maison des Ours ?
La frustration de ces questions sans réponse avait grossi dans l’inconscient secret de l’enfant à mesure que s’estompait leur souvenir dans la mémoire consciente de l’adolescent, de sorte que l’adulte était déjà fait quand elle lui fût révélée par la psychanalyste Victoria Lee.
Il est entrain de lutter avec plus ou moins de succès contre le retour à son esprit de la mémoire de Victoria, de se perdre aussi dans les évocations fantasmagoriques de la vieille Boucle d’Or dont il pensait s’être pour toujours débarrassé sur le divan de la rue de l’Abbé-Graussois, quand il reprend, d’abord inconsciemment, ses tentatives de ricochets. J’ai bien dit « d’abord », parce que rapidement, ces images étrangement juxtaposées s’agglutinent pour former une pâte mentale homogène dont la densité et l’élasticité s’établissent dans la conscience d’Hicham en modèle du jet espéré. A ce moment, l’intuition d’un fil tendu et bondissant comme un ricochet entre ces personnages, chacun improbable et tous ensembles réunis invraisemblables, est déjà naissante dans l’esprit de Blancheau.
Hicham cherche des yeux la vieille en même temps que son bras arme un nouveau lancé. Elle n’est plus là, ni le chien et seule une bande de sable fourragé, enchevêtrée dans les rochers, atteste encore le passage du convoi. Dans la froideur humide de cette plage normande, une sensation chaude de solitude inonde Hicham. Floc.
Comme un morceau de l’esprit d’Hicham, accroché à son oreille, enregistre là-bas le rebond sur l’eau du petit galet (le premier) un autre conçoit en un éclair cette idée abracadabrante qu’il est lui-même la vieille disparue. Plus précisément : qu’il l’a été, qu’il vient de l’être fugitivement et ne l’est plus, revenu dans le même temps ou presque à la conscience et au corps d’Hicham Blancheau tentant – réussissant même peut-être – des ricochets sur la plage de Granville, sans souvenir ni trace de son voyage en la vieille. Qu’on ne s’y méprenne pas : l’idée n’a pas la couleur de l’étrange. C’eût été le cas, peut-être, si Blancheau avait eu la sensation d’un retour à soi, la réminiscence d’une raideur articulaire ou d’un voyage en sari sur une plage ramoitie par la marée montante après la pluie, un bout de vague souvenir d’avoir été bringuebalé au bout d’une laisse par un chien fauve indifférent aux ébrillades, un relent d’angoisse sénile. Mais il n’y a rien de tout cela dans l’esprit d’Hicham Blancheau. Il a été la vieille tirée par son chien, il est redevenu Hicham Blancheau, c’est tout. Le galet est déjà loin mais laisse encore voir à Hicham, par le reflet d’un frisson rasant la surface de l’eau, comme les signes d’une jubilation prolongée.
Le développement de cette révélation axiomatique conduit Blancheau à l’hypothèse que l’aller-retour de lui à la vieille n’est peut-être pas unique, qu’il n’est peut-être pas seulement d’ici et maintenant mais qu’il pourrait succéder à d’autres allers-retours non révélés, et pourquoi pas à une infinité d’allers-retours incessants, que la même absence de trace et de souvenir aura rendu depuis toujours indécelables à son esprit, de sorte que Blancheau ne serait pas plus Blancheau que la vieille Boucle d’Or en sari rouge, dont pourtant il ne connait rien qu’une aventure de jeunesse, mais en laquelle et de manière tout à fait symétrique il n’a pas d’autre connaissance d’Hicham Blancheau que peut-être, au hasard d’un coup d’œil perdu entre deux appels muets à son chien pour qu’il relâche sa traction, cette image d’un homme enchifrené par l’hiver et les larmes, s’échinant maladroitement à faire des ricochets. Floc.
Hicham Blancheau est sûr maintenant qu’il a réussi un ricochet. Un rebond déjà eut suffit ; deux lèvent pour toujours à l’endroit de la performance les réserves que finissent par susciter parfois, avec le temps, les soupçons pesant sur la mémoire visuelle. Cette certitude se diffuse rapidement en un soulagement général dont la portée dépasse de loin les limites du tracas causé initialement par le défi du ricochet. Comme il fait un pas pour capter plus longtemps la lévitation parabolique du galet, il sent le sable mou crisser sous son pieds nu.
L’infinité des collisions microscopiques qu’évoque ce crissement bref est probablement à l’origine du vertige auquel est sujet à cet instant Hicham Blancheau et au cours duquel se diffusent dans son cerveau les présences d’abord de Victoria, de la vieille, de Chimène et de Boucle d’Or, puis d’une infinité d’autres figures croisées ou inconnues. Dans cette pointe de temps comme un big-bang mental, explose dans le crâne d’Hicham un malstrom d’innombrables visages, le souffle blanc d’innombrables mémoires. Un être infiniment amnésique vole de corps en corps, d’esprit en esprit, et il est cet être, qui croit distinguer dans le trouble brûlant de ce voyage stroboscopique et fulgurant, comme en un miroir magique, un petit pâton dense et luminescent.
Floc.
Après ce séjour granvillais Blancheau décida de se retirer sur l’île d’Yeu pour écrire, considérant que cette retraite était nécessaire au règlement des quelques troubles psychologiques auxquels il se sentait encore sujet (a posteriori, cette motivation se trouve être sans lien avec ce qui sera finalement le produit de cette retraite : la Nouvelle Religion). Hicham Blancheau m’a soutenu jusqu’au bout que le ricochet était très vite sorti de sa mémoire, et n’y était revenu de façon consciente que trois ans plus tard, au moment de corriger les épreuves, que son éditeur, pour lui faciliter la relecture, lui faisait parvenir imprimées en gros sur de grandes feuilles cartonnées qui faisaient quand on les tournait comme le bruit d’un ricochet.
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- Published:
- octobre 2, 2008 / 7:21
- Category:
- Ecriture, Histoires courtes, Littérature, Nouvelles
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