L’homme des sables – Deuxième Partie – André (2.1)
Qui y voit peu, voit toujours trop peu, qui entend mal entend toujours quelque chose de trop.
Friedrich Nietzche, Humain, trop humain
Jocelyne a toujours été une tante attentionnée mais c’est avec la sollicitude particulière de la quarantaine sonnée qu’elle offrit à André, en récompense d’un honorable deuxième trimestre, un lapin blanc. C’était un dimanche ensoleillé du début du printemps 1980.
(Jocelyne était une petite femme sèche de corps et solitaire. Elle était directrice financière d’une entreprise de confection de bonnets hygiéniques jetables. Deux mois après l’événement qui fait le début de ce récit, Jocelyne réclama de façon un peu inattendue une cinquième semaine de congés pour, dit-elle, un voyage improvisé sur la côte Est des Etats-Unis. Elle partit. Son patron s’étonna qu’elle ne revint pas, mais ne posa pas de question. On ne la revit plus.)
André comme tous les enfants joyeux – et avait-il une seule raison de ne pas l’être ? – réclamait depuis longtemps, avec mesure et discrétion cependant (exprimant à peine la préférence qu’il fût à poil), la compagnie d’un animal,. André avait 10 ans. Un lapin, pourquoi pas, mais alors blanc.
La famille Lebeau autour d’André, était composée d’un père, d’une mère et d’une sœur ; était bourgeoisement installée dans la maison bourgeoise d’un bourg de Vendée. Les parents Lebeau, après un moment rémunérateur de leur vie à Paris, s’étaient lancés dans la viticulture biologique, activité prenante autour de laquelle néanmoins, Léonie Lebeau réussissait à produire quelques estampes, Frédéric à accroître son influence dans la sphère politique départementale. Les jeux de plein air, les cache-cache entre les fûts de la cave, la recherche de champignons étranges faisaient, quand ils n’étaient pas à l’école, les passe-temps des enfants. Avant le lapin blanc.
Les enfants même les plus heureux ont au fond d’eux-mêmes des angoisses, des petites angoisses d’enfant. Pour André, par exemple, celle de devoir prendre à la rentrée prochaine le car pour se rendre au collège. Et d’autres qu’on ne saurait traduire en mots. Le lapin, par la chaleur de sa fourrure, aussi par la douceur de quelques facéties involontaires, soulageait ces peurs nichées dans le cœur lumineux d’André. Bien qu’il n’eut pas conscience de la chimie de cette dissolution, André trouva ça bon…
Le lapin mourut l’été même, un dimanche de juillet où on était allé pique-niquer. André avait insisté pour prendre avec lui l’animal, pour, disait-il, lui donner un peu de liberté (même s’ils gardent secret l’inconfort de cette contradiction, les enfants acceptent mal en vérité, d’infliger à l’animal qu’ils ont réclamé pour le chérir, l’étroitesse et la captivité). L’endroit du pique-nique était calme et sauvage, suffisamment pour que qu’à distance raisonnable d’innocent lapin, une vipère sommeille sur une pierre. Aussi fluet fût-il au milieu des bruissements de la forêt, le cri du lapin déchira l’espace : il portait la douleur et il portait la mort. Quand on découvrit le lieu du drame, le lapin était déjà englouti au quart, et la vipère empêchée dans sa fuite par cet état inachevé de digestion. On écarta les enfants. Par instinct de justice, on acheva le massacre.
A suivre…
About this entry
You’re currently reading “L’homme des sables – Deuxième Partie – André (2.1),” an entry on Les fables d’Hipparchia
- Published:
- mai 25, 2009 / 8:34
- Category:
- Ecriture, Feuilletons, Fictions, Histoires, Littérature, Nouvelles
- Tags:
- Ecriture, Feuilleton, Nouvelles
No comments yet
Jump to comment form | comments rss [?] | trackback uri [?]