L’homme des sables – Première Partie – Paula Ker-Nadec (1.1)
Mon adolescence, méchante et criminelle, est morte.
Mais plus j’ai vieilli, plus je suis devenu ignoble et creux. Incapable de me représenter une substance autrement qu’à l’aide de ce que les yeux ont l’habitude de voir.
Saint Augustin, Les Aveux
Paula Ker-Nadec marche lentement sur l’estran de la plage de Longeville sur Mer. Des enfants courent et crient autour d’elle, des parents s’égosillent. S’il n’était pas interdit de s’y aventurer, ou si le respect de cette interdiction ne faisait pas l’objet d’une si sourcilleuse surveillance, elle aurait naturellement préféré pour sa promenade la compagnie discrète et aromatique de l’euphorbe et du pavot qui se trouvent en contre-haut, sur la dune.
Elle aurait inspiré quelques bouffées des vapeurs marines soulevées par les rouleaux et poussées par le vent d’ouest, aurait pris le recul d’un petit élan et, à la faveur d’un entre-deux moins pentu ou moins élevé, se serait hissée sur l’éminence sableuse. Elle aurait un temps longé le bord de la falaise incertaine où le sable se dérobe, évaluant sa peur de regretter le confort des appuis fermes offerts par le sable humide d’en bas, anticipant aussi la petite nostalgie de ne plus voir les brumes fantomatiques soulevées par les vagues juste avant leur chute furieuse. Mais le tropisme des arrière-mondes sauvages et solitaires eût fini par l’emporter : dans l’esprit de Paula l’Idée d’escapade était forte et belle, nourrie par un corpus de lectures adolescentes et de chansons à succès.
Elle aurait d’abord voulu enjamber les oyats, considérant sans doute possible que la difficulté et le caractère sacrificiel d’une telle entreprise fût payée en retour d’un surcroît de courage venu d’on ne sait où. Mais le poids de la chaussure (Paula portait, comme le plus souvent lorsqu’il était question de quitter sa Galerie du 3e arrondissement, des souliers de cuir épais, dont la solidité et l’inconfort avaient été éprouvés par plusieurs générations de Ker-Nadec), le poids de la chaussure disais-je, aurait progressivement fait fléchir cette résolution. Le pied serait peu à peu monté moins haut, fouettant l’extrémité des herbes drues. Il aurait émis ce faisant – et comme l’allure d’abord laborieuse se serait assouplie, – une trépidation vive, ronde à l’oreille. A mesure qu’elle se serait enfoncée dans les intérieurs de la dune, la foulée se serait faite plus leste, faisant vibrer une variété plus grande d’espèces, de sorte que sur le fond turbulent mais lointain de l’océan, au milieu du chant naturel de la dune, aurait commencé de se déchaîner dans le corps de Paula, sous l’effet même de ses pas, tout un cortège de sonorités sourdes et belles : le battement des boutons de raisins de mer sur le cuir des chaussures, le sifflement des joncs sur le tissu du pantalon, le crissement du sable sous le bois de la semelle.
Naturellement, il aurait fallu que la promenade dure un peu sous les hospices de ce fragile équilibre, qu’elle ne fût pas interrompue par une autre distraction (le vol plané d’un oiseau de proie, le surgissement d’une morille,…), pour que cette matière sonore finisse par charmer, après les couches primitives de sa sensibilité, la conscience de Paula Ker-Nadec. Elle aurait d’abord considéré le Bruit comme un Etre créé par la nature pour l’accompagner dans sa promenade. Puis elle aurait discerné dans la profondeur des battements aléatoires de ses pas sur la dune, dans les grondements et les sifflements, dans l’infinité blanche des tremblements de l’arrière-plage, comme l’amorce de cadences, l’esquisse d’une musique.
Après quelques kilomètres de cette marche attentive, le bourdonnement tellurique et incertain aurait révélé davantage de structure, les bruissements confus seraient devenus entrelacs infinis de rythmes complexes et de lignes mélodiques au milieu desquels Paula aurait pu distinguer, d’abord un peu, et peu à peu tout à fait, une musique belle et tout à fait humaine, comme une étrange symphonie contemporaine. Elle aurait commencé par penser que cette mystérieuse symphonie était donnée, cachée dans la substance sonore et que, comme dans un jeu d’enfant où il faut colorier selon les codes, il fallait la trouver, la révéler. Puis, sans que rien n’eût changé que la lumière dans son dos qui aurait commencé de rougir, elle aurait brutalement changé de perspective, considérant que la symphonie ne préexistait pas dans la substance sonore, mais dans son esprit et que, c’était à l’inverse ses pas qu’elle devait diriger ici ou là, selon les sons, les effets et les nuances qu’elle voulait produire. Cette aptitude lui aurait paru nouvelle et magique, lui donnant le sentiment même, que si tout en marchant, elle avait pu transcrire sur portées cette musique que son cerveau semblait instantanément pouvoir créer puis faire émerger du désordre de ses foulées, elle eût pu composer de la musique à l’infini. Et malgré sa modestie, cela lui aurait paru sûr, riche, valable.
Forcée par l’illusion de cette performance et comme pour donner à la structure musicale issue de cette fulgurance mentale une structure de niveau supérieur, aussi pour rendre grâce au génie de la composition révélée en lui ajoutant un effort plus personnel, Paula aurait entrepris de donner à ses trajectoires dans la dune une dimension discrètement chorégraphique, visant tantôt à fouetter de la pointe du soulier une touffe à la densité prometteuse, tantôt à battre du flanc un bouton frais de pourpier pour mettre dans une phrase un peu de lancinant, tantôt au contraire à éviter un chardon mort dont le craquement n’entrait pas dans le projet de sa composition. Libre des balises qui, où qu’on soit plus loin dans la pinède, commandent aux trajectoires des promeneurs, elle aurait construit la sienne, aérienne, dans la dune interdite et dans le bonheur de la pure création.
A suivre…
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- Published:
- mai 25, 2009 / 8:25
- Category:
- Ecriture, Fictions, Littérature, Nouvelles
- Tags:
- Ecriture, fables, Feuilleton, Nouvelles, religion
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