Les Détectives - Chapitre 1

 

 

Ce qui est grave
est que nous savons
qu’après l’ordre
de ce monde
il y en a un autre.
Quel est-il ?
Nous ne le savons pas.

Antonin Artaud, Pour en finir avec le jugement de dieu

 

En d’autres temps et en situation de pareil désarroi, Jean-Baptiste Poitevin, après qu’il se fût levé pour fermer violemment la porte vitrée de son bureau puis rassis en face d’elle dans son fauteuil, aurait pour se détendre joué quelques minutes à identifier les ombres chinoises de ses collègues passant dans le couloir pour se rendre ou revenir des toilettes, aurait sans doute aussi profité des répits qu’offre cette première distraction pour articuler les syllabes imprimées à l’envers de cette inscription : Jean-Baptiste Poitevin, Détective Privé, et sa poitrine se serait gonflée de la même fierté qu’au premier jour. Mais cet après-midi, quelque chose ne tournait pas rond.

 

Au cabinet de détectives privés D., en raison d’un chiffre d’affaire moins soutenu que par le passé et sur le déclin duquel nous aurons peut-être l’occasion de revenir, la comptabilité était assurée par les détectives eux-mêmes, à tour de rôle. Victoire, arrivée depuis cinq mois au cabinet, devait ainsi réaliser son premier bilan mensuel ce 30 avril. Mais Victoire avait appelé ce matin pour annoncer qu’indisposée, elle était contrainte de garder le lit (en réalité, Victoire avait lié connaissance la veille au soir avec Moon77 sur un site de discussion par internet et s’était couchée le sang bouillonnant à l’heure habituelle de son départ pour la rue du Louvre ; Moon77 quant à lui ne s’était pas couché du tout, perturbé plus que de coutume par une nuit de mensonges plus ou moins réussis sur sa vie trépidante entre un poste très exposé au ministère de l’intérieur et une passion chronophage pour la sculpture ; personne au cabinet D. n’aura jamais le moindre doute sur la version exposée par Victoire). C’est donc à Jean-Baptiste, théoriquement en charge du mois de mai, que la tâche du bilan comptable échut.

 

Après l’annonce de cet imprévu, il avait de mauvaise grâce pêle-mêlé sur son bureau les doubles des notes d’honoraires de ses cinq collègues, ainsi que les quelques coutumières considérations financières écrites par monsieur D. lui-même et censées alimenter le sous-dossier « perspectives de croissance », dont l’état embryonnaire persistant, par le résultat d’une entente tacite entre les cinq détectives, avait été jusqu’à ce jour dissimulé à leur patron. Il n’était pas sorti déjeuner, préférant mettre au propre ses tableaux de chiffres afin de les pouvoir saisir plus commodément ensuite dans le système informatique. C’est le blocage sévère de ce dernier, un peu plus tard dans l’après midi et comme il commençait à entrevoir la fin de sa corvée, qui conduisit Jean-Baptiste Poitevin au désarroi et à la claustration.

 

Pendant trois minutes, il avait tâché de se concentrer sur l’exercice dit « du tunnel », mis au point et enseigné quinze ans plus tôt par monsieur D. au stagiaire Poitevin. La vocation théorique de l’exercice du tunnel est de donner, par un processus mental d’effaçage-reconstruction des indices et données clés, une inflexion significative à une enquête piétinante. Pratiquement, l’exercice consiste à purger le cerveau de toute pensée et à prolonger le plus longtemps possible cet état de vide mental. Il est utile de préciser que les pensées se divisent, toujours selon monsieur D., en deux catégories : les idées essentielles et les idées parasites. Les unes comme les autres doivent être évacuées pour espérer arracher l’enquête à son enlisement. Monsieur D. était parvenu, à force de travail mais sur les bases de capacités naturelles solides, à exceller dans l’exercice du tunnel, faisant l’admiration de son entourage et en particulier celle de sa femme, de sa fille unique et de Gwenaëlle. Jean-Baptiste lui, la plupart du temps, n’arrivait à vidanger que les idées essentielles, qu’un surcroit d’idées parasites venait malheureusement aussitôt remplacer. C’est sur le constat d’un nouvel échec que Jean-Baptiste renonça donc, au bout de trois minutes, à la poursuite de ses efforts.

 

Il ouvrit à sa droite le tiroir inférieur de son bureau et en sortit une pile de Pif vieillie. Il coupa la pile de Pif comme on coupe un jeu de cartes avant de distribuer, et se saisit du numéro 387 daté du 26 juillet 1976 que le hasard lui avait ainsi proposé. A la lecture de cette date, Jean-Baptiste eut une pensée fugitive, à peine consciente, pour la deuxième place de Raymond Poulidor derrière Lucien Van Impe dans le Tour de France de cette année-là, et par un cheminement intellectuel assez cohérent mais qu’il serait trop long de rapporter dans une si petite histoire, le souvenir lui revint de la liste de courses confiée ce matin même par madame Poitevin, sa mère, et pliée en quatre dans la poche ticket de son blazer. Ces deux dernières évocations ne contribuèrent pas à relâcher l’étreinte de ses angoisses. Il tourna le numéro de Pif choisi, couverture contre le bureau, et ouvrit directement à la dernière page. C’était « une affaire sordide » : Lebeuf, locataire aisé d’un immeuble de la banlieue, vient d’être assassiné. La police a arrêté un suspect qui demeure au quatrième étage : Ludo mène l’enquête…

 

Un demi-millier d’enquêtes de Ludo publiées dans un demi-millier de numéros de Pif ont solidement construit de 1973 à 1983 la vocation de détective privé de Jean-Baptiste Poitevin. La montagne d’illustrés, soigneusement conservée dans la chambre de Couilly-Pont-Aux-Dames malgré les haussements d’épaules répétés de madame Poitevin, avait été transférée en 1992 dans les bureaux de la rue du Louvre, dès la fin de la période d’essai de Jean-Baptiste. De loin en loin, des enquêtes de Ludo tirées au hasard de cette montagne accompagnaient encore Jean-Baptiste dans les moments d’inspirations défaillantes ou pendant les creux d’activité que la profession enregistre parfois, en particulier pendant les périodes de soldes. Aussi était-il vraisemblable que, bien après qu’il eut acheté ce numéro 387 en juillet 1976, Jean-Baptiste se fut plusieurs fois frotté au mystère de cette « affaire sordide ». Pourtant aujourd’hui, Jean-Baptiste achoppait.

 

Depuis le couloir de l’agence, Gaëtan le premier, Sosthène ensuite puis Louison un peu plus tard, lui avait fait coucou à travers la porte vitrée avant de partir en essayant de ne pas faire grincer le parquet. (Il avait en effet été convenu entre détectives qu’une porte de bureau fermée était le signe d’une concentration intense visant à faire sauter le bouchon d’une enquête coincée. Les professionnels savent aussi que, si les raisonnements habiles et l’usage d’une logique fine sont nécessaires à la progression d’une enquête, la clé des affaires les plus coriaces se trouve souvent au bout de longues méditations solitaires. L’intuition décisive s’élève tout doucement le long d’une cheminée mentale dans le foyer de laquelle bouillonne une chimie que seul permet l’isolement reclus ; la moindre déconcentration peut la faire retomber comme un bouchon de dentifrice dans un siphon de lavabo. Jean-Baptiste savait pour cette raison qu’aucun de ses collègues n’entrerait dans son bureau. Il observa au bord des larmes les petits gestes subreptices d’au revoir ou d’encouragements. La silhouette de Louison était restée un peu plus longtemps que les autres derrière la porte, quelques fractions de secondes à peine, mais il ne l’avait pas remarqué. Il n’avait pas vu non plus, sous le niveau de la vitre, sa main se poser sur la poignée en céramique blanche, son doigt caresser le mastic du carreau opaque, hésiter, puis par l’effet d’une résistance remarquable aux compulsions acquise dans sa toute petite enfance, se retirer. Eût-il noté cette hésitation, eût-elle ouvert cette porte, que les destins de Jean-Baptiste et de Louison en auraient été, on l’imagine, considérablement bouleversés. En contrepartie, Jean-Baptiste n’aurait pas connu les étonnantes minutes qui allaient suivre.

 

 

Le jardin des délices - Chapitre 3 - Le jardin des délices

 

 

 

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Je suis sans doute tombé : mon visage est à présent enfoui dans une herbe épaisse et moite où filtre jusqu’à mes narines des odeurs d’ozone. J’entends autour de moi sans la pouvoir encore observer la tonitruance d’une fête débridée où se mêlent aux dissonances étranges de trompettes et de mandolines des sonorités inhumaines (grognements satisfaits, croassement hybrides, cris de joies, caquetages badins, sucions suspectes, beuglements, hurlements, hululement, gloussements, plaintes, rires, râles…). Je laisse encore un temps, parce que j’ai un peu peur (un peu seulement et je me dis alors que c’est étrange d’avoir peur un peu seulement), les yeux fermés dans la fétuque et je médite cette sentence d’Henri Queuille « Il n’est pas de problème dont l’absence de solution ne puisse venir à bout » que j’avais jusque-là faite mienne et dont je réalise maintenant qu’elle fût peut-être conçue dans le ronron cossu du ministère des travaux publics, alors que son auteur mettait fin à une heure d’entretien téléphonique assez pénible avec Madame Queuille mère, laquelle venait de déverser, indifférente complètement à l’entrée des mineurs français dans leur huitième semaine de grève, une nouvelle diatribe à l’encontre de sa bru, mille reproches (fainéantise, arrogance, désobligeance à son endroit…) qui n’étaient pas d’hier mais qui s’étaient manifestés outrancièrement aujourd’hui, comme on avait entrepris de faire ensemble et peut-être précocement les premières courses de ce noël 48.

Une éructation sourde interrompt ces réflexions (ou ces atermoiements) et me force à me retourner. Elle émane d’une béance obscure et visqueuse encadrée de barbillons baveux et qui bientôt me saisit par les deux mollets. Cette bouche repoussante (en tous cas inattendue) se situe à l’extrémité d’un corps aquatique géant dont l’autre extrémité, caudale, commence déjà de s’enfoncer dans une mare située une bonne trentaine de mètres en contrebas et m’entraîne dans l’herbe à sa suite. C’est ballotté dans cette position inconfortable que je suis forcé d’observer enfin le théâtre des festivités. Partout, d’abord, des corps jeunes, longs et nus, sens dessus-dessous, s’exercent sous le soleil à des fantaisies chorégraphiques et des expérimentations instrumentées. Partout on crie ou on rit. Partout. Au hasard de ma glissade effrénée je percute des fesses pâles, roses et tendues, des ventres odoriférants où je rebondis, à moins qu’il ne s’agisse parfois de fraises géantes dans lesquelles je m’écrase et qui m’éclaboussent de sucs et d’arômes.

Quoique d’habitude réservé et circonspect, j’ai ici curieusement envie de participer à cette fête bachique. Je tente de m’agripper, ici à cette cuisse, là à ce sarment démesuré que lance vers moi un gnome végétal et rieur. Mais sous mes doigts, les gluances échappent.

L’herbe s’épaissit et se rafraichit sous mes joues. J’approche de la mare. A grande vitesse. La chimère aquatique se dresse, m’élève au dessus de cette scène dont j’observe qu’elle s’étend à l’infini, puis plonge. Je prends une large inspiration. Dans un éclair, je repense à Henri Queuille, au passage au nouveau franc (sans pouvoir me justifier à moi-même cette étrange association d’idées et conjecturant finalement que peut-être il n’y a pas d’association à trouver mais qu’il s’agit uniquement d’une juxtaposition d’idées indépendantes, quoique toutes deux également saugrenues à ce moment là de mon existence), puis de nouveau à Henri Queuille. Je plonge.

Je respire : me voilà flottant entre-deux-eaux, nu dans une bulle tiède (précisément : la bulle flotte entre-deux-eaux tandis que je suis debout en lévitation à l’intérieur de la bulle). La mare m’avait semblé petite ; le monde aquatique que j’explore dans ce véhicule est immense. Ces cités ont été suffisamment décrites dans les littératures de tous âges et de toutes qualités pour qu’il ne soit pas utile d’encombrer le récit déjà tortueux, voire pénible, d’une digression supplémentaire, dans laquelle je me sentirais obligé, par le résultat d’un tempérament trop fier, d’en rajouter encore et encore au risque de perdre en réalisme ce que je ne gagnerais pas en flamboyance et en émerveillement, risquant finalement de lasser mon improbable lecteur. Disons donc simplement qu’il s’agit d’une cité aquatique plus merveilleuse que toutes celles qu’on a pu voir jamais, peuplée de tritons plus attentionnés et de sirènes sensiblement plus émancipées, rejouant sous la surface de l’eau, dans le silence à peine troublé par le glouglou de quelques bulles, les scènes joyeuses du dessus.

Les sirènes ne sont jamais vraiment vilaines. Celle-ci pourtant, dont je viens d’effleurer de ma bulle la queue, est presque disgracieuse. Elle s’est retournée, m’a souri et me regarde maintenant comme si c’était moi le poisson dans un aquarium Elle pose une main sur ma bulle, comme une caresse. Puis de l’autre elle approche lentement un petit bâton bleu de chine luminescent. Elle pointe l’extrémité oblongue du bâtonnet sur la bulle et force doucement. Le bâtonnet perce la paroi et pénètre. La sirène me regarde avec insistance, avec encouragement, je pense. Je saisi le bâtonnet. Elle le lâche. Il est tout entier dans la bulle.

Dans son dernier regard je comprends :

Tu es celui qui peut. Saches t’en servir.

(ou quelque chose de mystérieux, comme ça). D’un coup de queue puissant, elle disparaît.

Je remonte vers la surface et c’est par l’entrebouque d’une bourdigue géante que je finis par sortir de l’eau. La bulle m’élève encore un temps, quelques mètres, comme emportée par un élan mou, redescend vers l’herbe, rebondit quelques fois.

Ici, on n’a pas molli (je me dis : ce n’est pas une fête : une fête a un début, une fin et une vie entre les deux, un vieillissement plus ou moins rapide (selon son métabolisme propre) mais toujours perceptible et que je ne perçois pas ici) : des dromadaires nains font des rondes autour de groupuscules exhibitionnistes, des boucs blancs les reniflent pour s’égayer, plus loin une fraise géante a été creusée pour faire l’abri d’autres figures dont ne me parviennent que les bruits étouffés par la paroi épaisse de ma bulle. C’est sur le gras de cette fraise que s’accomplit mon dernier rebond. Je roule quelques mètres. La bulle est délicatement arrêtée par le dos rose d’un cochon endormi. Je regarde à travers la paroi de mon aéronef ce dos rose, d’où surgissent, si on y regarde de plus près, quelques poils sombres et drus qui me rappellent quelqu’un. Mais qui ?

Un pépiement étrange me détourne de ma méditation : c’est un pinson qui derrière moi m’observe. Un pinson géant. Il me regarde immobile, par-dessus, avec des yeux noirs comme des trous brillants. Longtemps. Tout nu dans ma bulle, je suis gêné par ce regard glacial, figé. Entre ces yeux et les plumes rousses du poitrail, un bec comme celui des rapaces, noir et crochu, menace. D’où coup sec de la tête, le pinson de son bec crève la bulle et me libère. Il reprend son observation immobile, cligne une ou deux fois des yeux puis il se retourne et s’éloigne à petits sauts balourds.

L’explosion de la bulle a réveillé le cochon : un groin humide et frais s’est posé sur mon cou. La nature des propositions, la voix suave et gracile qui les formule dans mon oreille, la délicatesse du groin que seulement du coin de l’œil je peux observer me permettent de préciser : c’est une cochonne. Je tourne un peu plus la tête : une cochonne en cornette. Qu’on ne me juge pas trop vite : comme vous, en toute autre circonstance plus ou moins familière, en toute possession de mon sens commun, j’aurais décliné ces propositions. J’ai toujours dans la main droite le bâtonnet bleu luminescent que tout à l’heure la sirène m’a donné, et en tête la mystérieuse recommandation.

Un peu plus tard j’observe à nouveau les petits poils sombres et drus sur le dos porcin. Leur évocation, confuse tout à l’heure, me devient soudain très distincte : Marie-France.

Le jardin des délices - Chapitre 2 - Le chat

 

 

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C’est en face de moi un chat qui me regarde tout à fait. Un vrai chat, aux longs poils gris et noirs, couché sur une commode, à côté d’un guichon. Il me regarde tout à fait, puis se rendort. Ou fait semblant. Je le soupçonne de me surveiller. Je suspecte même qu’il est là pour ça. Je n’ai pas eu vraiment le choix : à l’arrivée, entre autres formalités sur lesquelles je reviendrai plus tard, il faut choisir un animal de compagnie : chien, chat ou serins (les serins sont distribués en couple). J’ai donc choisi ce chat.

 

Quoiqu’il ne parle pas, comme on aurait pu imaginer qu’il fût capable de le faire (non pas seulement en raison d’une expressivité exceptionnelle, mais surtout en raison des circonstances spécifiques de cette histoire), je lis (ou je crois lire : souvent l’étrangeté nous suggère une méfiance excessive voire paranoïaque) dans ses regards appuyés qu’entrecoupent néanmoins de longues plages de somnolence (sans doute en se conformant à ce trait comportemental caractéristique de l’espèce s’applique-t-il à donner à sa composition de bon chat domestique un peu de crédibilité), qu’il n’est pas impossible que son rôle dépasse la simple fonction d’animal de compagnie ronronnant.

 

Je suis Isidore. J’ai trente cinq ans. Je suis arrivé ici le 16 septembre 2007, il y a treize jours. Ici : au paradis.

 

C’est un chat donc, qui ronronne et qui m’observe. C’est une commode en bois noble qui exhale timidement ses arômes de pomme, d’encaustique et de linge propre. C’est, en face, un lit tendu où je suis assis. Un mur vert pâle à droite suspend le jardin des délices de Jérôme Bosch, que j’ai choisi, après le chat, en manière de farce incrédule, dans la liste abondante en fac-simile de tableaux de maître que me proposait un peu plus tard, un peu plus loin, une autre dame en tailleur sous le genou et chignon gris, semblable, si ce n’est en tous points du moins dans les grandes lignes d’une physionomie presque rébarbative, à Marie-France (je crois), la catéchète de Saint-Paul.

 

Un peu plus loin le chambranle vert sombre d’une porte ouverte fait le cadre d’une scène qu’on devine être un salon : l’accoudoir d’un canapé d’alcantara caramel, le côté gauche d’un téléviseur à écran plat, une table de salon en fer vieilli et palissandre sur laquelle on reconnait une bouteille d’anisette, un verre propre et un bol de glaçons aux arrêtes encore vives.

 

Par la fenêtre du mur opposé qu’encadre de lourds rideaux souris tombant jusqu’à terre, s’observent sur fond de ciel clair un agencement ordonné de maisonnettes qu’encercle proprement leur jardinet et que je pourrais facilement confondre avec une zone pavillonnaire de Néris les Bains (qu’un hiver d’adolescent j’avais arpentée souvent dans l’espoir d’y entrevoir peut-être, par une fenêtre fermée sur une chambre verte, Aglaé qu’un hasard conjugué d’absences et de redistribution des équipes m’avait un jour offerte en binôme pour un TP de chimie), si ne flottait au-dessus, gigantesquement suspendu dans le vide, cet éphéméride orange, clignotant et luminescent :

 

vendredi 29 septembre 2007 : Saint Gabriel !

 

Par l’entrebâillement de cette même fenêtre que pousse une brise légère et que retient la poignée de laiton, s’immiscent plus ou moins perceptibles : la rumeur lointaine d’une fête qui s’égaye, des exhalaisons de vanille et de sucre chaud, le bêlement à peine perceptible d’un troupeau d’ovins, plus loin encore l’aboiement d’un chien, le chant, peut-être, d’un couple de serins.

 

Assis en tailleur sur le lit de cette chambre, donc, et abrité des coups d’œil indiscrets du chat par quelques coussins empilés, je consigne ces observations dans les interlignes d’un livre que j’ai choisi dans la bibliothèque du salon seulement pour sa mise en page aérée et sa couverture cartonnée (qui me servira de support en l’absence de bureau), à l’aide d’un stylo bleu dont la bille épaisse, comme je la préférais quand il s’agissait d’annoter avant de les saisir définitivement dans le système informatique les brouillons de mes bilans comptables, mais comme je la regrette maintenant pour des raisons évidentes de commodité, impose, pour que la calligraphie reste lisible entre les lignes dactylographiées, une application éprouvante.

 

Mon attention comme mon regard s’attachent alternativement à ces lignes et au stylo qui les gribouille, au jardin des délices pendu à ma droite et où s’exposent les fantasmes les plus débridés que les hommes ont conçu pour figurer leur paradis, à la bouteille d’anisette posée sur la table du salon, à cette perspective qui me rappelle Néris et Aglaé. Je me remémore aussi les différentes scènes qui ont suivies mon arrivée, les Marie-Claude successives. Je prends peu à peu conscience de ma situation unique dans cet endroit. Je conçois le pouvoir particulier qu’elle me donne. J’abaisse instinctivement mon livre et mon stylo derrière les coussins que je redresse et que j’approche avant de poursuivre.

 

Souvent je relève la tête pour détendre mon dos et reposer mes yeux. Alors toujours le chat s’éveille et me regarde.

 

 

Le jardin des délices - Chapitre 1 - Isidore

 

 

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Je m’appelle Isidore. Je suis né le 15 août 1963 à Montluçon, dans l’Allier. J’ai vécu à Montluçon toute mon enfance, avec mes parents. Il n’y a pas grand-chose à en dire. Ni du reste de ma vie. On peut aller vite.

 

Je suis fils unique. Mon père a été vingt-quatre ans secrétaire du pôle gérontologique montluçonnais. Ma mère occupait son esprit bénévolement à la paroisse Saint-Paul en même temps qu’elle pourvoyait, en face, à la coquetterie discrète de notre résidence, tâchant toujours de la préserver du sordide, ne la préservant jamais de l’ennui. Les années scolaires se sont succédées à Montluçon, passables à force d’application, entrecoupées de vacances au camping des Ecureuils à la tranche sur Mer où je ne parvins jamais vraiment à exaucer les vœux que je consignais chaque année, au mois de juin, dans le secret de mon journal.

 

C’est peut-être la raison pour laquelle à vingt ans, c’était au milieu de ma première année de classe préparatoire technique au Lycée Madame de Staël, j’annonçai à mes parents que je ne souhaitais pas, que je ne souhaitais plus, les accompagner en vacances en Vendée.

Concomitamment, je pris ma carte du parti socialiste et commençai à participer aux réunions de la section Montluçon-Nord, sise de l’autre coté de la ville, de l’autre côté du Cher. Ce retrait géographique ne me permit pourtant pas d’entretenir très longtemps le secret de ces activités : le leader des jeunes socialistes montluçonnais se trouvait être le fils du Docteur M., lequel préoccupé par l’engagement de sa progéniture crût bon, à la sortie d’un conseil d’administration exceptionnel du pôle gérontologique, de partager son émoi avec mon père.

 

Au moment où on ne l’attendait plus, comme par derrière, au sens propre et à vingt ans, je décoiffai mon père.

 

D’abord on tenta de me redresser. Tour à tour canonique ou contrapuntique, le duo de mes parents m’arracha des larmes, sur le coup presque, peu après tout-à-fait. J’aurais aujourd’hui des choses à dire, peut-être, mais alors je m’enfermai dans un mutisme insaisissable qui finit par triompher méchamment du désespoir honnête de mes parents. J’imagine que c’est dans la tension tiède de leur chambre à coucher, pour l’occasion transformée en quartier général, que les choses ont basculées. J’imagine que c’est assis face à face en tailleur, deux poings volontaires serrés sous le menton, qu’ils décidèrent de changer de stratégie : un matin du début de juillet 1983, en trempant nonchalamment une tartine de pain beurrée dans son café au lait, mon père m’annonça qu’ils partaient cette année, au mois d’août, maman et lui, en Alaska. Pour changer.

 

C’était un voyage organisé par le comité d’entreprise du pôle (gérontologique) dans les monts Chugach et qui en un mois comprenait : pêche au saumon, nuitée sur peau d’ours, excursions pédestres, parc animalier sauvage, dîner chez l’habitant, remontée du Prince Williams sound en brise-glace, marche sur le glacier rocheux Columbia, baptême de motoneige pour ceux qui le souhaitent.

 

Le départ eût lieu le 3 août à 5 heures 30 du matin depuis la place Edouard-Piquant où un car ronronnait déjà depuis une heure, qui devait assurer la première tranche de cette expédition, jusqu’à l’aéroport Roissy-Charles-de-Gaulle. C’était un mercredi. J’ai entendu depuis mon lit la porte de la maison se refermer derrière les valises. Un mois plus tard, le 1er septembre 1983, un jeudi, ils embarquaient à Anchorage dans le Boeing 747 de la Korean Airlines devant effectuer une escale à Séoul sur le vol de retour. L’avion s’écarta significativement de sa route (soit consécutivement à une erreur de pilotage soit qu’il se fût agi d’une provocation de la part du pilote) et survola l’URSS, les volcans du Kamtchatka, la péninsule de Sakhaline. Ces zones étaient alors interdites au survol par Moscou : l’avion fût abattu, détruit en vol.

J’ai renoncé à mon engagement politique. Disons plutôt que j’ai symboliquement rendu ma carte, au bureau de la section nord. J’ai intégré une école d’ingénieur à Montpellier. J’ai quitté Montluçon. Définitivement. Je me suis marié avec une fille de ma promotion. J’ai eu deux enfants. A Montpellier.

 

J’étais ingénieur, en charge de l’optimisation économique des flux logistiques dans une entreprise d’emballage de pièces mécaniques de sécurité pour l’avionique. J’avais signalé à mon entrée en fonction que je n’acceptais pas les déplacements professionnels en avion. Je n’ai d’ailleurs longtemps eu à me déplacer qu’à Paris, ou à Toulouse. Alors je prenais le train, ou la voiture. Un jour le département d’achats a décidé que les cartons pré-pliés destinées à l’emballage des axes de roues seraient importés de Pologne. Quand le premier déplacement chez l’un de nos nouveaux fournisseurs devint résolument impératif, je pris la voiture de service, une 206 blanche estampillée du logo de la société. C’était le 16 juin 2006. Peu après Görlitz, lancé à quatre-vingt-dix kilomètres heure sur la nationale quatre près de Zebrzydowa, je me suis endormi.

 

***

Une main s’accroche au barreau du lit. C’est la main d’Isidore. Ma main. J’ai quarante trois ans. Je vois d’abord cette main qui s’accroche au barreau du lit. C’est comme un cep de vigne qui grimpe autour du barreau en inox du lit en inox. Je me dis ça. Je me dis : c’est ma main ; elle ressemble à un cep de vigne. [...].

 

J’ai mal. Une dame approche. Je ne la connais pas. Elle s’affaire dans une mallette à côté de moi – elle a un pantalon blanc – puis sur mon corps, puis dans la mallette à nouveau. Je m’endors.

 

***

 

Les alternances de douleurs et d’évanouissement ont duré trois mois. Je suis mort le 16 septembre 2007. Il y a treize jours.

 

Le jardin des délices - Avertissement

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Le manuscrit du présent texte a été retrouvé par des promeneurs sur la plage de Longeville sur Mer (Vendée) le 5 juin 2007, enfermé dans une boîte en plastique hermétiquement close de la marque Tupperware et rédigé dans les interlignes d’une version reliée du « Sage de Saint-Chamond », biographie complète et documentée d’Antoine Pinay. A l’intérieur de la boîte, le manuscrit était enveloppé dans une peau de bête noire et grise. L’analyse de l’encre utilisée pour ce manuscrit révèle qu’il s’agit de celle couramment utilisée dans les stylos à bille Alphagel de la marque Pilot et probablement plus précisément de celle injectée dans les lots 60.842 à 60.888 de la production 2005. L’ADN de la peau de bête est identique en tous points à celui du chat domestique, hormis la présence d’un locus supplémentaire, de fonction non identifiée, sur la dix-huitième paire de chromosomes. Les indications biographiques contenues dans le premier chapitre ont pu être rattachées strictement à des faits et des personnages ayant existé. Le reste du récit n’a bien sûr pas été authentifié à ce jour et l’origine du document reste un mystère.

La présente édition rapporte intégralement le texte manuscrit, mais ne retranscrit pas la biographie d’Antoine Pinay entre les lignes de laquelle il a été rédigé.