Les Détectives - Chapitre 1
mars 19, 2007 — hipparchia
Ce qui est grave
est que nous savons
qu’après l’ordre
de ce monde
il y en a un autre.
Quel est-il ?
Nous ne le savons pas.
Antonin Artaud, Pour en finir avec le jugement de dieu
En d’autres temps et en situation de pareil désarroi, Jean-Baptiste Poitevin, après qu’il se fût levé pour fermer violemment la porte vitrée de son bureau puis rassis en face d’elle dans son fauteuil, aurait pour se détendre joué quelques minutes à identifier les ombres chinoises de ses collègues passant dans le couloir pour se rendre ou revenir des toilettes, aurait sans doute aussi profité des répits qu’offre cette première distraction pour articuler les syllabes imprimées à l’envers de cette inscription : Jean-Baptiste Poitevin, Détective Privé, et sa poitrine se serait gonflée de la même fierté qu’au premier jour. Mais cet après-midi, quelque chose ne tournait pas rond.
Au cabinet de détectives privés D., en raison d’un chiffre d’affaire moins soutenu que par le passé et sur le déclin duquel nous aurons peut-être l’occasion de revenir, la comptabilité était assurée par les détectives eux-mêmes, à tour de rôle. Victoire, arrivée depuis cinq mois au cabinet, devait ainsi réaliser son premier bilan mensuel ce 30 avril. Mais Victoire avait appelé ce matin pour annoncer qu’indisposée, elle était contrainte de garder le lit (en réalité, Victoire avait lié connaissance la veille au soir avec Moon77 sur un site de discussion par internet et s’était couchée le sang bouillonnant à l’heure habituelle de son départ pour la rue du Louvre ; Moon77 quant à lui ne s’était pas couché du tout, perturbé plus que de coutume par une nuit de mensonges plus ou moins réussis sur sa vie trépidante entre un poste très exposé au ministère de l’intérieur et une passion chronophage pour la sculpture ; personne au cabinet D. n’aura jamais le moindre doute sur la version exposée par Victoire). C’est donc à Jean-Baptiste, théoriquement en charge du mois de mai, que la tâche du bilan comptable échut.
Après l’annonce de cet imprévu, il avait de mauvaise grâce pêle-mêlé sur son bureau les doubles des notes d’honoraires de ses cinq collègues, ainsi que les quelques coutumières considérations financières écrites par monsieur D. lui-même et censées alimenter le sous-dossier « perspectives de croissance », dont l’état embryonnaire persistant, par le résultat d’une entente tacite entre les cinq détectives, avait été jusqu’à ce jour dissimulé à leur patron. Il n’était pas sorti déjeuner, préférant mettre au propre ses tableaux de chiffres afin de les pouvoir saisir plus commodément ensuite dans le système informatique. C’est le blocage sévère de ce dernier, un peu plus tard dans l’après midi et comme il commençait à entrevoir la fin de sa corvée, qui conduisit Jean-Baptiste Poitevin au désarroi et à la claustration.
Pendant trois minutes, il avait tâché de se concentrer sur l’exercice dit « du tunnel », mis au point et enseigné quinze ans plus tôt par monsieur D. au stagiaire Poitevin. La vocation théorique de l’exercice du tunnel est de donner, par un processus mental d’effaçage-reconstruction des indices et données clés, une inflexion significative à une enquête piétinante. Pratiquement, l’exercice consiste à purger le cerveau de toute pensée et à prolonger le plus longtemps possible cet état de vide mental. Il est utile de préciser que les pensées se divisent, toujours selon monsieur D., en deux catégories : les idées essentielles et les idées parasites. Les unes comme les autres doivent être évacuées pour espérer arracher l’enquête à son enlisement. Monsieur D. était parvenu, à force de travail mais sur les bases de capacités naturelles solides, à exceller dans l’exercice du tunnel, faisant l’admiration de son entourage et en particulier celle de sa femme, de sa fille unique et de Gwenaëlle. Jean-Baptiste lui, la plupart du temps, n’arrivait à vidanger que les idées essentielles, qu’un surcroit d’idées parasites venait malheureusement aussitôt remplacer. C’est sur le constat d’un nouvel échec que Jean-Baptiste renonça donc, au bout de trois minutes, à la poursuite de ses efforts.
Il ouvrit à sa droite le tiroir inférieur de son bureau et en sortit une pile de Pif vieillie. Il coupa la pile de Pif comme on coupe un jeu de cartes avant de distribuer, et se saisit du numéro 387 daté du 26 juillet 1976 que le hasard lui avait ainsi proposé. A la lecture de cette date, Jean-Baptiste eut une pensée fugitive, à peine consciente, pour la deuxième place de Raymond Poulidor derrière Lucien Van Impe dans le Tour de France de cette année-là, et par un cheminement intellectuel assez cohérent mais qu’il serait trop long de rapporter dans une si petite histoire, le souvenir lui revint de la liste de courses confiée ce matin même par madame Poitevin, sa mère, et pliée en quatre dans la poche ticket de son blazer. Ces deux dernières évocations ne contribuèrent pas à relâcher l’étreinte de ses angoisses. Il tourna le numéro de Pif choisi, couverture contre le bureau, et ouvrit directement à la dernière page. C’était « une affaire sordide » : Lebeuf, locataire aisé d’un immeuble de la banlieue, vient d’être assassiné. La police a arrêté un suspect qui demeure au quatrième étage : Ludo mène l’enquête…
Un demi-millier d’enquêtes de Ludo publiées dans un demi-millier de numéros de Pif ont solidement construit de 1973 à 1983 la vocation de détective privé de Jean-Baptiste Poitevin. La montagne d’illustrés, soigneusement conservée dans la chambre de Couilly-Pont-Aux-Dames malgré les haussements d’épaules répétés de madame Poitevin, avait été transférée en 1992 dans les bureaux de la rue du Louvre, dès la fin de la période d’essai de Jean-Baptiste. De loin en loin, des enquêtes de Ludo tirées au hasard de cette montagne accompagnaient encore Jean-Baptiste dans les moments d’inspirations défaillantes ou pendant les creux d’activité que la profession enregistre parfois, en particulier pendant les périodes de soldes. Aussi était-il vraisemblable que, bien après qu’il eut acheté ce numéro 387 en juillet 1976, Jean-Baptiste se fut plusieurs fois frotté au mystère de cette « affaire sordide ». Pourtant aujourd’hui, Jean-Baptiste achoppait.
Depuis le couloir de l’agence, Gaëtan le premier, Sosthène ensuite puis Louison un peu plus tard, lui avait fait coucou à travers la porte vitrée avant de partir en essayant de ne pas faire grincer le parquet. (Il avait en effet été convenu entre détectives qu’une porte de bureau fermée était le signe d’une concentration intense visant à faire sauter le bouchon d’une enquête coincée. Les professionnels savent aussi que, si les raisonnements habiles et l’usage d’une logique fine sont nécessaires à la progression d’une enquête, la clé des affaires les plus coriaces se trouve souvent au bout de longues méditations solitaires. L’intuition décisive s’élève tout doucement le long d’une cheminée mentale dans le foyer de laquelle bouillonne une chimie que seul permet l’isolement reclus ; la moindre déconcentration peut la faire retomber comme un bouchon de dentifrice dans un siphon de lavabo. Jean-Baptiste savait pour cette raison qu’aucun de ses collègues n’entrerait dans son bureau. Il observa au bord des larmes les petits gestes subreptices d’au revoir ou d’encouragements. La silhouette de Louison était restée un peu plus longtemps que les autres derrière la porte, quelques fractions de secondes à peine, mais il ne l’avait pas remarqué. Il n’avait pas vu non plus, sous le niveau de la vitre, sa main se poser sur la poignée en céramique blanche, son doigt caresser le mastic du carreau opaque, hésiter, puis par l’effet d’une résistance remarquable aux compulsions acquise dans sa toute petite enfance, se retirer. Eût-il noté cette hésitation, eût-elle ouvert cette porte, que les destins de Jean-Baptiste et de Louison en auraient été, on l’imagine, considérablement bouleversés. En contrepartie, Jean-Baptiste n’aurait pas connu les étonnantes minutes qui allaient suivre.



