Les Ricochets - 6

 

Le développement de cette révélation axiomatique conduit Blancheau à l’hypothèse que l’aller-retour n’est peut-être pas unique, qu’il n’est peut-être pas seulement d’ici et maintenant mais qu’il pourrait succéder à d’autres allers-retours non révélés, et pourquoi pas à une infinité d’allers-retours incessants, que la même absence de trace et de souvenir aura rendu depuis toujours indécelables à son esprit, de sorte que Blancheau ne serait pas plus Blancheau que la vieille Boucle d’Or en sari rouge, dont pourtant il ne connait rien qu’une aventure de jeunesse, mais en laquelle et de manière tout à fait symétrique il n’a pas d’autre connaissance d’Hicham Blancheau que peut-être, au hasard d’un coup d’œil perdu entre deux appels muets à son chien pour qu’il relâche sa traction, cette image d’un homme enchifrené par l’hiver et les larmes, s’échinant maladroitement à faire des ricochets. Floc.

 

Hicham Blancheau est sûr maintenant qu’il a réussi un ricochet. Un rebond déjà eut suffit ; deux lèvent pour toujours à l’endroit de la performance les réserves que finissent par susciter parfois, avec le temps, les soupçons pesant sur la mémoire visuelle. Cette certitude se diffuse rapidement en un soulagement général dont la portée dépasse de loin les limites du tracas causé par le défi du ricochet. Comme il fait un pas pour capter plus longtemps la lévitation parabolique du galet, il sent le sable crisser sous ses pieds nus.

 

 

A suivre…

Les Ricochets - 5

 

Il lutte avec plus ou moins de succès contre le retour à son esprit de la mémoire de Victoria, se perd aussi dans les évocations fantasmagoriques de la vieille Boucle d’Or dont il pensait s’être pour toujours débarrassé sur le divan de la rue de l’Abbé-Graussois quand il reprend, d’abord inconsciemment, ses tentatives de ricochets. J’ai bien dit « d’abord », parce que rapidement, ces images étrangement juxtaposées s’agglutinent pour former une pâte mentale homogène dont la densité et l’élasticité s’établissent dans la conscience d’Hicham en modèle du jet espéré. A ce moment, l’intuition d’un fil tendu et bondissant comme un ricochet entre ces personnages, chacun improbable et tous ensembles réunis invraisemblables, est déjà naissante dans l’esprit de Blancheau, comme une bulle d’azote microscopique dans le cerveau d’un plongeur fou.

 

Hicham cherche des yeux la vieille en même temps que son bras arme un nouveau lancé. Elle n’est plus là, ni le chien et seule une bande de sable fourragé, enchevêtrée dans les rochers, atteste encore le passage du convoi. Dans la froideur humide de cette plage normande, une sensation chaude de solitude inonde Hicham. Floc.

 

Comme un morceau de l’esprit d’Hicham, accroché à son oreille, enregistre là-bas le rebond sur l’eau du petit galet (le premier) un autre conçoit en un éclair cette idée abracadabrante qu’il est lui-même la vieille disparue. Plus précisément : qu’il l’a été, qu’il vient de l’être fugitivement et ne l’est plus, revenu dans le même temps ou presque à la conscience et au corps d’Hicham Blancheau tentant – réussissant même peut-être – des ricochets sur la plage de Granville, sans souvenir ni trace de son voyage en la vieille. Qu’on ne s’y méprenne pas : l’idée n’a pas la couleur de l’étrange. C’eût été le cas, peut-être, si Blancheau avait eu la sensation d’un retour à soi, la réminiscence d’une raideur articulaire ou d’un voyage en sari sur une plage ramoitie par la marée montante après la pluie, un bout de vague souvenir d’avoir été bringuebalé au bout d’une laisse par un chien fauve indifférent aux ébrillades, un relent d’angoisse sénile. Mais il n’y a rien de tout cela dans l’esprit d’Hicham Blancheau. Il a été la vieille tirée par son chien, il est redevenu Hicham Blancheau, c’est tout. Le galet est déjà loin mais laisse encore voir à Hicham, par le reflet d’un frisson rasant la surface de l’eau, comme les signes d’une jubilation prolongée.

 

A suivre…

Les Ricochets - 4

 

Peu après que la lucidité a écarté dans l’esprit d’Hicham cette hypothèse, un chien fauve de race cocker surgit de derrière le rocher, la gueule ouverte tendue vers le large, et se désigne comme l’auteur de l’anhélation bestiale. Le déséquilibre du chien vers l’avant est compensé à l’arrière et par l’entremise d’une courte laisse par le déséquilibre symétrique d’une petite dame légère, vêtue d’un sari rouge laissant voir des bras flétris et pâles. L’attelage hexapode trépide mais progresse cependant à petits pas, dont bientôt les empreintes sur le sable mollet, comme celles plus petites des goélands, ne laisseront plus saisir aucun but.

 

Les cheveux de la vieille ne sont pas, comme c’est habituellement le cas lorsqu’un certain âge est passé qui leur a fait perdre le minimum de souplesse présentable, coupés ou attachés en chignon : la chevelure vole libre et blanche, laissant voir parfois sur certaines boucles chétives les vestiges de reflets blonds. C’est la juxtaposition de ses faibles irradiations et des évocations d’ours par les rochers qui ramènent à la mémoire de Blancheau deux questions de toute petite enfance douloureusement restées sans réponse et relatives au conte « Boucle d’or et les trois Ours » que sa nourrice avait pris l’habitude de lui raconter tous les mercredi après-midi avant la sieste : - Pourquoi la famille Ours, dont il est suggéré à plusieurs reprises qu’elle s’oblige à une discipline de vie assez rigoureuse, est-elle partie en promenade la soupe servie mais pas bue? - Qu’est devenue Boucle d’Or après s’être enfuie de la maison des Ours?

 

La frustration de ces questions sans réponse avait grossi dans l’inconscient secret de l’enfant à mesure que s’estompait leur souvenir dans la mémoire consciente de l’adolescent, de sorte que l’adulte était déjà solide quand elle lui fût révélée par la psychanalyste et prostituée Victoria Lee.

A suivre…

Les Ricochets - 3

 

Toujours est-il qu’il est là, au bout de l’estran froid que grignotent à grand peine les vaguelettes essoufflées et jaunies de la Manche endormie, caressant de ses doigts attentifs un premier galet râpeux couleur d’os. Il décortique mentalement la mécanique du lancer qu’il va entreprendre, décompose, synthétise, anticipe les vents contraires et les remous, prévoit les incidences, organise les girations, vérifie l’absence de témoin. Il est pour ainsi dire à son affaire.

 

Le premier jet n’est pas, loin s’en faut, à la hauteur de cette application. Le bras est gourd, le geste gauche, le mouvement disgracieux, la trajectoire du caillou finalement parabolique et molle, loin de ces cordes merveilleusement tendues qui portent, dès la main quittée, dans leur vibration discrète et nerveuse, la promesse de rebonds virevoltants. Mais Hicham ne renonce pas et pendant près de trois quarts d’heure, mille fois recommence. Il analyse, met en perspective lancers et trajectoires, corrige ses appuis, rapetasse son geste, n’interrompant les tentatives que pour prendre parfois une inspiration plus profonde dans l’espoir d’y puiser le génie céleste d’un geste agile et aérien.

 

Un halètement lourd et approchant contraint Blancheau, quarante et une minutes après sa première et lamentable tentative, à renouer contact avec le monde, à redécouvrir la plage et les rochers d’abord, à sentir l’épaisseur de l’humidité ensuite, à chercher du regard enfin, l’origine de ce souffle avide et rauque, laquelle se dévoilera d’abord par une nue rasante surgissant par saccade de derrière un gros rocher noir et dans une disposition telle qu’Hicham, l’espace de l’instant qui lui est encore nécessaire à dissiper les dernières brumes de la concentration, croit qu’un ours de chair et d’os s’est égaré sur la plage.

 

A suivre…

La bagnoire aux rutabagas

 

J’ai rempli la baignoire de rutabagas un peu jaunes et déjà mous. Quand les choux furent au niveau du rebord, j’ai continué d’entasser avec plus de soin, jusqu’à faire un édifice pyramidal à l’équilibre précaire. Sur le sommet de cet assemblage, j’ai versé plusieurs centaines de litres de pétrole brut, comme pour faire un potage. Le liquide épais a disparu au fur et à mesure dans les interstices fractals laissés par les choux mous.

Dans cette baignoire à pieds il m’est arrivé autrefois de japper comme un griffon. Ce temps est révolu. Autour du montage j’ai construit un château fort, gigantesque et tout neuf, où je suis reclus et médite assez profondément.

 

Le Gardien de Barra Head

 

 

Du Pays Basque aux Ardennes, de la Bretagne aux Alpes en passant par le Limousin et la Corse, les températures ne dépasseront pas aujourd’hui la barre des -10 degrés.

Joël Colado, Météo France pour France Inter.

 

 

Ça ne marchait pas. Je n’avais pas de réponse, ou alors négatives. Et je n’en pouvais plus de rester ici où j’étais depuis trop longtemps, où je ne me sentais plus à ma place.

J’ai changé quelques critères dans le moteur de recherche, plutôt au hasard, désabusé. Alors, ça a fonctionné. Immédiatement. J’ai eu plein de propositions. Et celle-ci :

Offre poste de gardien de phare

Pas de compétence particulière

Rémunération attractive

Poste basé à Barra Head – South Uist – Scotland.

Le Phare de Barra Head est situé à quelques miles de la pointe Barra Head, sur un rocher qui lui sert de piédestal, entièrement recouvert à marée haute, noir et visqueux à marée basse.

Longtemps la mer s’est déchaînée sur ce rocher et sur ce phare, faisant en s’écrasant de grandes gerbes blanches et dramatiques, comme on en voit sur les photos que les nostalgiques du grand océan exposent parfois dans leur bureau, dans un cadre noir anodisé.

La mer ne se déchaîne plus.

Depuis que je suis arrivé, la mer a cessé de vivre. Le Gulf Stream, le courant marin, le tapis-roulant qui léchait aussi South Uist et qui retournait aux Amériques après avoir replongé dans le froid des profondeurs, s’est arrêté de tourner et de souffler ses vents amicaux. Depuis, la mer est étale. La mer est plate. La mer est aussi lisse qu’une plaque tombale. Et il fait froid. 1

Il n’y a pas de vent, mais il fait vraiment très froid. Des cristaux de glace obstruent les vitres poisseuses du phare. Des plaques de glace sur la mer d’huile dérivent à peine, poussé par rien, aussi lents que les nuages : pas de vent.

Alors c’est le silence aussi, quand je sors du phare (pas longtemps : il fait trop froid et mes yeux collent rapidement). Pas un bruit, pas même un clapot en contrebas sur les rochers noirs et vitrifiés. A l’intérieur, il y a seulement le bruit du moteur qui continue d’entrainer pour personne la lampe et le faisceau lumineux. Un grésillement électrique à peine audible mais lancinant pourtant. De temps en temps, je coupe le disjoncteur pour tourner moi-même, à la manivelle, la lampe du phare. Le bruit n’est plus le même : c’est celui d’un vieil engrenage poussif, et de ma respiration. Ça change. Ça me tire de l’ennui, me donne le sentiment d’une plus grande utilité, aussi. C’est absurde mais je m’accroche à ce minuscule sentiment d’utilité, tournant la manivelle de dépannage et entraînant les engrenages qui vont jusqu’à la lampe du phare.

On m’a donné un téléphone portable. Mais il n’y a pas de réseau, ici. Ou alors personne n’a mon numéro. Ou je ne sais pas. Je le regarde souvent, pour voir s’il y a un message, s’il est bien allumé, si…

J’ai aussi un moulin à parole. Mais je ne m’en sers pas.

C’est de ce phare que j’écris. Je vais glisser les 3 feuilles dans une bouteille, fermer la bouteille avec un bouchon orange et la jeter dans l’eau. Chaque matin je viendrais voir de combien de centimètres la bouteille a dérivé sur cette mer sans mouvement. Un jour elle sera loin, si loin que je ne la verrai plus. Mais ce sera dans longtemps : cent ans à peu près. Pas avant cent ans, c’est sûr.


 

 

1 : Ce phénomène n’est pas complètement inattendu. Le 22 novembre 2004, Robert Kandel annonçait déjà : « La situation actuelle du tapis roulant serait au bord de l’instabilité, c’est-à-dire qu’une petite augmentation des apports d’eau douce en cette région suffirait pour bloquer la circulation en tapis roulant. Si le réchauffement global entraîné par le renforcement de l’effet de serre conduit à une augmentation des précipitations sur la mer de Norvège, ou à des fontes de glace aux marges du Groenland, risquons-nous un refroidissement un Europe ? »

 

Le destin tragique de l’homme au tire-bouchon

 

 

homme-au-tirebouchon.jpg

La scène se passe sous le faîtage d’un toit qui ne surplombe rien. Un toit en l’air. Un toit dans le vide mais qui, en raison de l’absence de fenêtre, l’occulte pourtant sans toutefois la rendre invisible.

 

Le faîtage est une poutre épaisse de bois sombre, ancrée seulement dans l’obscurité des extrémités du champ de vision, de part et d’autre de laquelle le toit, sur d’innombrables lambourdes régulièrement espacées, se déverse indéfiniment en une surface obscure, brune comme des tuiles sales qui exhaleraient une odeur de vieille poussière d’abord, tirant progressivement sur le noir complet à mesure que le regard s’éloigne, que n’arrêtera, donc, ni aucun mur, ni aucun plancher.

 

Un homme se tient là, pourtant. Il est vêtu d’un costume marron, probablement fait d’un velours à grosses côtes que suggère (puisque la nature précise du tissu, dans cette semi-obscurité ne peut que se deviner), non pas sa rigidité, mais bien, en dépit d’une sollicitation extrême, une rassurante fermeté. L’homme est pendu par le bras à un tire-bouchon vissé dans la poutre maîtresse.

 

C’est un tire-bouchon commun auquel il est agrippé : la mèche en queue de cochon, une vrille d’acier inoxydable et ronde de section, est par son côté fonctionnel entièrement – et semble-t-il solidement – enfoncée dans le bois de la poutre ; par l’autre côté, la tige est fichée dans un manche (cylindre de bois clair mais dur, renflé en sa médiane et sobrement ouvragé, pour les besoins du style et de la fonction, de trois gorges aux extrémités), par une liaison qui, quoique mystérieuse, n’inspire aucune inquiétude.

 

La main qui l’empoigne en laissant passer la tige de métal entre le majeur et l’annulaire est ferme et sûre, tendue à proportion de l’effort à fournir, pas davantage. Elle ne révèle, malgré la traction qu’elle supporte, aucun signe des prémices de la tétanie. Vu de l’endroit où on observe la scène, l’homme à qui cette main appartient est à peu près de profil, presque de trois-quarts arrière, de sorte qu’on ne voit pas s’il porte une cravate. Il n’est pas immobile : très lentement parfois sa tête se tourne un peu et, si elle est orientée par ici, on le voit aussi qui cligne doucement les yeux, sans lassitude apparente.

 

Aussi pense-t-on que l’action (l’effort intense que suppose cette suspension justifie à lui seul et en dépit de la quasi imperceptibilité des mouvements l’usage du terme) pourrait ainsi se poursuivre indéfiniment. L’esprit de l’homme est à ce moment absorbé seulement par quelques méditations distraites sur un passé sans histoire, mais bientôt séculaire et qui pourrait nourrir, pour peu que l’imagination explore à côté des souvenirs, des contemplations infinies.

 

Mais voilà que – est-ce par l’effet d’un clignement d’œil, d’une minuscule secousse des jambes qu’aurait ankylosées la posture inconfortable, d’une décharge nerveuse incontrôlée dans la main incessamment agrippée, ou de rien peut-être qu’une nécessité des éléments, de l’usure du bois, sorte de putréfaction infiniment lente mais certaine pourtant qui conduira cette poutre jusqu’à l’état de poussière – voilà qu’en même temps qu’un grincement sec et court déchire l’espace infini et ténébreux, le tire-bouchon se met à pivoter dans son logement, dans le sens inverse des aiguilles d’une montre, entraînant dans sa rotation l’homme suspendu à une vitesse très faible mais sûre, obtenue par les effets contraires de la pesanteur et du frottement de contact entre l’acier inoxydable de la vrille et le bois de la poutre, et attestée par la rotation inverse de celle-ci, que l’homme, par dessous, peut maintenant observer.

 

 

 

Référencements