Les Ricochets - 6

 

Le développement de cette révélation axiomatique conduit Blancheau à l’hypothèse que l’aller-retour n’est peut-être pas unique, qu’il n’est peut-être pas seulement d’ici et maintenant mais qu’il pourrait succéder à d’autres allers-retours non révélés, et pourquoi pas à une infinité d’allers-retours incessants, que la même absence de trace et de souvenir aura rendu depuis toujours indécelables à son esprit, de sorte que Blancheau ne serait pas plus Blancheau que la vieille Boucle d’Or en sari rouge, dont pourtant il ne connait rien qu’une aventure de jeunesse, mais en laquelle et de manière tout à fait symétrique il n’a pas d’autre connaissance d’Hicham Blancheau que peut-être, au hasard d’un coup d’œil perdu entre deux appels muets à son chien pour qu’il relâche sa traction, cette image d’un homme enchifrené par l’hiver et les larmes, s’échinant maladroitement à faire des ricochets. Floc.

 

Hicham Blancheau est sûr maintenant qu’il a réussi un ricochet. Un rebond déjà eut suffit ; deux lèvent pour toujours à l’endroit de la performance les réserves que finissent par susciter parfois, avec le temps, les soupçons pesant sur la mémoire visuelle. Cette certitude se diffuse rapidement en un soulagement général dont la portée dépasse de loin les limites du tracas causé par le défi du ricochet. Comme il fait un pas pour capter plus longtemps la lévitation parabolique du galet, il sent le sable crisser sous ses pieds nus.

 

 

A suivre…

Le jardin des délices - Chapitre 4 - Le stylo

 

Je marche sur la digue. C’est une digue étrange. Les flancs sont de béton lisse. A gauche, affleurant presque le niveau de la promenade, les ridules d’une brise timide viennent émettre un petit clapotis ridicule. A droite, en contrebas, de longues serres, toutes pareilles, étendent à perte de vue leur demi-cylindre bâchés, perpendiculairement à la digue. Depuis treize soirs, je me promène là. J’observe sur la digue les promeneurs, souvent solitaires et autour des serres, des hommes en combinaisons blanches s’appliquer à nettoyer la terre de leurs outils avant, soit de les ranger et de rentrer chez eux, soit de les porter à un vieux rémouleur, toujours installé là à les attendre, assis sur une vieille caisse en bois renversée.

 

Aujourd’hui il n’y a personne. Pas d’homme en combinaison. Pas de promeneur solitaire. Pas de rémouleur. Je suis seul. Les bruits de la fête me parviennent maintenant distinctement, d’au-delà des serres : Quelques encouragements, quelques applaudissements, quelques clameurs admiratives. Quelques rires. C’est là qu’ils sont tous : à la fête de la Saint-Gabriel.

 

Je m’étais assoupi et j’ai fait ce rêve, d’où le chat de son regard curieux m’a sorti. Il était sur le lit, assis près de mon visage, observant tour à tour mon éveil et l’entrebâillement de la fenêtre. Je me suis levé et j’ai fermé cette fenêtre. De l’autre côté du lit je me suis approché du tableau où à mon regard conscient des scènes sont apparues pour la première fois. J’ai voulu sortir de la chambre. Comme j’étais déjà dans l’encadrement de la porte, le chat s’est levé pour me suivre. Alors, sans y avoir vraiment réfléchi, j’ai fait un pas rapide vers le salon et j’ai claqué la porte derrière moi, enfermant le chat. Avec un fauteuil, j’ai bloqué la poignée.

 

Sur la table du salon, dans le bol, les glaçons brillaient à peine. Je suis sorti par la baie vitrée que j’ai laissée ouverte, par le jardin, vers la digue. Je regarde la mer.

 

Je sors de la poche intérieure de ma veste le stylo avec lequel j’écris cette histoire. Sous le corps du stylo, dans la longueur duquel sont inscrites l’ensemble de ses caractéristiques, une partie transparente, celle par laquelle on agrippe aussi le stylo, permet de mesurer approximativement l’état du réservoir d’encre. Face à la mer et au soleil couchant, je positionne verticalement le stylo devant mes yeux, pointe vers le bas. Encore une fois. Le niveau d’encre – le bas du ménisque bleu nuit – se situe un demi-centimètre en dessous du corps opaque, soit aussi un centimètre et demi, pas davantage, au dessus de la mine. Je me dis : on ne prend conscience de la mortalité de son stylo que lorsqu’apparaît le ménisque sous le corps opaque. Et encore : on ne s’en souci guère d’habitude, il y a d’autre stylos, la réserve de stylos est inépuisable. Et aussi : on perd souvent le stylo avant de parvenir à l’user jusque là. Combien de mots pourrais-je encore écrire avec ce centimètre et demi d’encre ? Saurais-je les choisir ? C’est une si grande responsabilité…

 

Je range mon trésor dans ma poche.

 

Je n’aurais jamais dû posséder ce stylo. Parce que ça commence comme ça ici. On arrive dans un grand hall, comme un gigantesque gymnase éclairé aux néons. On arrive et il y a déjà plein de gens qui attendent, serrés les uns contre les autres. Une ligne blanche au sol marque au milieu du hall la limite que les nouveaux entrants, en observant le comportement de ceux arrivés peu avant, comprennent ne pas devoir dépasser. Au fond du hall, loin derrière la ligne blanche, sont alignés une cinquantaine de guichets constitués chacun d’une table sur tréteaux et séparés par des petites cloisons en contre-plaqué blanc. Des hôtesses sont assises derrière les guichets, qui de loin ressemblent toutes un peu à Marie-France. Au-dessus de chaque hôtesse, en lettres rouges luminescentes suspendues en l’air, des noms s’affichent en même temps qu’un haut-parleur les égraine. De ce côté-ci de la ligne, en attendant son tour, on observe là-bas ceux qui ont été appelés. Après qu’il s’est approché, l’hôtesse semble prononcer au nouveau venu un bref discours, après quoi il se déshabille intégralement et dépose, dans un panier en bois blanc préalablement posé à droite de sa chaise, ses vêtements ainsi que tous les objets qu’il possédait à son arrivée. Il passe derrière la table, s’arrête devant l’hôtesse qui opère une minutieuse inspection, puis est invité à sortir par une petite porte située derrière chaque guichet. Un manutentionnaire en combinaison grise, sur un tricycle équipé d’une petite benne, passe alors, prend le panier de bois blanc rempli du linge et des objets, qu’il remplace par un panier vide. Un nouveau nom s’affiche. Le haut-parleur appelle. Le manutentionnaire entreprend, à vitesse lente et régulière sur son tricycle, un parcours rigoureux qui le conduira précisément et sans jamais entrer en collision avec les appelés, à droite du hall où, après une dernière et précise petite marche arrière, il actionnera la manette de la benne dont le contenu basculera sur le haut d’un court toboggan en bas duquel une porte s’ouvrira brièvement pour laisser passer dans un sens le panier, dans l’autre le souffle rauque et le rougeoiement d’un four.

 

C’est comme ça que ça commence, normalement. C’est donc dans ce four qu’aurait dû finir mon stylo, comme tous les objets et tous les stylos qui accompagnent jusque dans ce hall leur propriétaire, depuis la nuit des temps.

 

Mais je suis mort le 16 septembre 2007, le jour de l’attentat de la station Châtelet - Les Halles, le jour aussi du tremblement de terre de Buenos-Aires. Ça faisait beaucoup de monde dans le grand hall. Je suis mort le 16 septembre 2007, à 13 jours de la Saint-Gabriel et beaucoup de guichets étaient fermés. On était tassés, vraiment. Une ligne blanche de fortune, au-delà de la première, plus près des guichets, avait été dessinée d’un sparadrap pour nous faire de la place. On était tassé, quand même.

 

Dans la cohue, on échangeait des informations. Certains nouveaux arrivants, morts doucement dans leur sommeil ou tués d’un coup par derrière, ne savaient même pas qu’ils étaient morts : on leur disait, ils s’étonnaient, mais ne semblaient pas troublés par la révélation. Les plus anciens, plus près des guichets, pensaient savoir qu’on était ici au paradis. Les manifestations de joie à cette nouvelle-là étaient plus marquées : on riait, on étouffait des petits cris discrets, certaines femmes même, entonnaient doucement des cantiques.

 

Les Détectives - Chapitre 1

 

 

Ce qui est grave
est que nous savons
qu’après l’ordre
de ce monde
il y en a un autre.
Quel est-il ?
Nous ne le savons pas.

Antonin Artaud, Pour en finir avec le jugement de dieu

 

En d’autres temps et en situation de pareil désarroi, Jean-Baptiste Poitevin, après qu’il se fût levé pour fermer violemment la porte vitrée de son bureau puis rassis en face d’elle dans son fauteuil, aurait pour se détendre joué quelques minutes à identifier les ombres chinoises de ses collègues passant dans le couloir pour se rendre ou revenir des toilettes, aurait sans doute aussi profité des répits qu’offre cette première distraction pour articuler les syllabes imprimées à l’envers de cette inscription : Jean-Baptiste Poitevin, Détective Privé, et sa poitrine se serait gonflée de la même fierté qu’au premier jour. Mais cet après-midi, quelque chose ne tournait pas rond.

 

Au cabinet de détectives privés D., en raison d’un chiffre d’affaire moins soutenu que par le passé et sur le déclin duquel nous aurons peut-être l’occasion de revenir, la comptabilité était assurée par les détectives eux-mêmes, à tour de rôle. Victoire, arrivée depuis cinq mois au cabinet, devait ainsi réaliser son premier bilan mensuel ce 30 avril. Mais Victoire avait appelé ce matin pour annoncer qu’indisposée, elle était contrainte de garder le lit (en réalité, Victoire avait lié connaissance la veille au soir avec Moon77 sur un site de discussion par internet et s’était couchée le sang bouillonnant à l’heure habituelle de son départ pour la rue du Louvre ; Moon77 quant à lui ne s’était pas couché du tout, perturbé plus que de coutume par une nuit de mensonges plus ou moins réussis sur sa vie trépidante entre un poste très exposé au ministère de l’intérieur et une passion chronophage pour la sculpture ; personne au cabinet D. n’aura jamais le moindre doute sur la version exposée par Victoire). C’est donc à Jean-Baptiste, théoriquement en charge du mois de mai, que la tâche du bilan comptable échut.

 

Après l’annonce de cet imprévu, il avait de mauvaise grâce pêle-mêlé sur son bureau les doubles des notes d’honoraires de ses cinq collègues, ainsi que les quelques coutumières considérations financières écrites par monsieur D. lui-même et censées alimenter le sous-dossier « perspectives de croissance », dont l’état embryonnaire persistant, par le résultat d’une entente tacite entre les cinq détectives, avait été jusqu’à ce jour dissimulé à leur patron. Il n’était pas sorti déjeuner, préférant mettre au propre ses tableaux de chiffres afin de les pouvoir saisir plus commodément ensuite dans le système informatique. C’est le blocage sévère de ce dernier, un peu plus tard dans l’après midi et comme il commençait à entrevoir la fin de sa corvée, qui conduisit Jean-Baptiste Poitevin au désarroi et à la claustration.

 

Pendant trois minutes, il avait tâché de se concentrer sur l’exercice dit « du tunnel », mis au point et enseigné quinze ans plus tôt par monsieur D. au stagiaire Poitevin. La vocation théorique de l’exercice du tunnel est de donner, par un processus mental d’effaçage-reconstruction des indices et données clés, une inflexion significative à une enquête piétinante. Pratiquement, l’exercice consiste à purger le cerveau de toute pensée et à prolonger le plus longtemps possible cet état de vide mental. Il est utile de préciser que les pensées se divisent, toujours selon monsieur D., en deux catégories : les idées essentielles et les idées parasites. Les unes comme les autres doivent être évacuées pour espérer arracher l’enquête à son enlisement. Monsieur D. était parvenu, à force de travail mais sur les bases de capacités naturelles solides, à exceller dans l’exercice du tunnel, faisant l’admiration de son entourage et en particulier celle de sa femme, de sa fille unique et de Gwenaëlle. Jean-Baptiste lui, la plupart du temps, n’arrivait à vidanger que les idées essentielles, qu’un surcroit d’idées parasites venait malheureusement aussitôt remplacer. C’est sur le constat d’un nouvel échec que Jean-Baptiste renonça donc, au bout de trois minutes, à la poursuite de ses efforts.

 

Il ouvrit à sa droite le tiroir inférieur de son bureau et en sortit une pile de Pif vieillie. Il coupa la pile de Pif comme on coupe un jeu de cartes avant de distribuer, et se saisit du numéro 387 daté du 26 juillet 1976 que le hasard lui avait ainsi proposé. A la lecture de cette date, Jean-Baptiste eut une pensée fugitive, à peine consciente, pour la deuxième place de Raymond Poulidor derrière Lucien Van Impe dans le Tour de France de cette année-là, et par un cheminement intellectuel assez cohérent mais qu’il serait trop long de rapporter dans une si petite histoire, le souvenir lui revint de la liste de courses confiée ce matin même par madame Poitevin, sa mère, et pliée en quatre dans la poche ticket de son blazer. Ces deux dernières évocations ne contribuèrent pas à relâcher l’étreinte de ses angoisses. Il tourna le numéro de Pif choisi, couverture contre le bureau, et ouvrit directement à la dernière page. C’était « une affaire sordide » : Lebeuf, locataire aisé d’un immeuble de la banlieue, vient d’être assassiné. La police a arrêté un suspect qui demeure au quatrième étage : Ludo mène l’enquête…

 

Un demi-millier d’enquêtes de Ludo publiées dans un demi-millier de numéros de Pif ont solidement construit de 1973 à 1983 la vocation de détective privé de Jean-Baptiste Poitevin. La montagne d’illustrés, soigneusement conservée dans la chambre de Couilly-Pont-Aux-Dames malgré les haussements d’épaules répétés de madame Poitevin, avait été transférée en 1992 dans les bureaux de la rue du Louvre, dès la fin de la période d’essai de Jean-Baptiste. De loin en loin, des enquêtes de Ludo tirées au hasard de cette montagne accompagnaient encore Jean-Baptiste dans les moments d’inspirations défaillantes ou pendant les creux d’activité que la profession enregistre parfois, en particulier pendant les périodes de soldes. Aussi était-il vraisemblable que, bien après qu’il eut acheté ce numéro 387 en juillet 1976, Jean-Baptiste se fut plusieurs fois frotté au mystère de cette « affaire sordide ». Pourtant aujourd’hui, Jean-Baptiste achoppait.

 

Depuis le couloir de l’agence, Gaëtan le premier, Sosthène ensuite puis Louison un peu plus tard, lui avait fait coucou à travers la porte vitrée avant de partir en essayant de ne pas faire grincer le parquet. (Il avait en effet été convenu entre détectives qu’une porte de bureau fermée était le signe d’une concentration intense visant à faire sauter le bouchon d’une enquête coincée. Les professionnels savent aussi que, si les raisonnements habiles et l’usage d’une logique fine sont nécessaires à la progression d’une enquête, la clé des affaires les plus coriaces se trouve souvent au bout de longues méditations solitaires. L’intuition décisive s’élève tout doucement le long d’une cheminée mentale dans le foyer de laquelle bouillonne une chimie que seul permet l’isolement reclus ; la moindre déconcentration peut la faire retomber comme un bouchon de dentifrice dans un siphon de lavabo. Jean-Baptiste savait pour cette raison qu’aucun de ses collègues n’entrerait dans son bureau. Il observa au bord des larmes les petits gestes subreptices d’au revoir ou d’encouragements. La silhouette de Louison était restée un peu plus longtemps que les autres derrière la porte, quelques fractions de secondes à peine, mais il ne l’avait pas remarqué. Il n’avait pas vu non plus, sous le niveau de la vitre, sa main se poser sur la poignée en céramique blanche, son doigt caresser le mastic du carreau opaque, hésiter, puis par l’effet d’une résistance remarquable aux compulsions acquise dans sa toute petite enfance, se retirer. Eût-il noté cette hésitation, eût-elle ouvert cette porte, que les destins de Jean-Baptiste et de Louison en auraient été, on l’imagine, considérablement bouleversés. En contrepartie, Jean-Baptiste n’aurait pas connu les étonnantes minutes qui allaient suivre.

 

 

L’homme des ronces

 

 

 

Toute sensation uniforme longtemps répétée, émoussant la sensibilité, provoque le sommeil, et elle le provoque d’autant plus qu’elle est plus forte et que la sensibilité est plus vive.

Félix Ravaisson, De l’Habitude

 

Or, la condition de la passion est la contrariété entre l’état actuel du sujet qui l’éprouve et l’état où tend à l’amener la cause qui la lui fait éprouver.

Félix Ravaisson, De l’Habitude

 

 

 

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Alain est sur sa bicyclette et file bon train. C’est le 9 juillet 1976, il est dix-huit heures. Lucien Van Impe vient de remporter une heure plus tôt la quatorzième étape du tour de France au Pla-d’Adet et c’est le panache de cette victoire qui a inspiré à Alain l’idée de prolonger dans une course contre la montre en solitaire aux alentours du village la griserie de cette étape de montagne. Alain a éteint la nouvelle et grande télévision couleur qui remplace dans le salon l’ancien poste crachotant, a enfilé son short flottant bleu, a regonflé dans le garage les chambres à air de sa bicyclette et il est parti.

 

Alain est donc sur sa bicyclette et file bon train. C’est une bicyclette pas toute jeune mais dont la marque, qu’on peut encore lire entre les piqures de rouille, évoque le maillot à carreaux blanc et noir de Bernard Thévenet, deuxième de l’étape, premier français, héroïque aujourd’hui.

 

Ça fait une heure qu’Alain est sur sa bicyclette, et il commence à être fatigué. Une heure de bicyclette quand on a dix ans, c’est déjà beaucoup. Alors Alain décide de rentrer par les champs et de rentrer vite, très vite. Il pédale frénétiquement dans la fétuque, zigzague entre les échalas, trace sa route entre deux rangs de maïs, prend s’il le faut son vélo sur l’épaule pour franchir une échelle de bois pour passer du pré de Marcel au champ de René, pédale fort quand la campagne le permet. Il pense au maillot jaune. Il pense à Lucien Van Impe. Il pense à Raymond Poulidor et c’est à ce dernier qu’il veut communiquer l’énergie de ses coups de pédale champêtres. Il appuie plus fort. Trop fort.

 

C’est au milieu des terres en friche du Vieux, que la petite roue avant plonge dans une profonde ornière entraînant le vélo dans une immense ruade et Alain en l’air, en l’air, en l’air tant qu’on pense un instant qu’il ne retombera pas, jusqu’à ce qu’il retombe quand même, lourdement, profondément, dans un épais buisson de ronces.

 

Les ronces poussent spontanément au milieu des jachères, en larges touffes d’arbrisseaux agressifs, serrés les uns contre les autres, faisant seulement de la place parfois à des genêts égarés. Les vieilles tiges épaisses et raides font la structure du roncier ou s’entremêlent aléatoirement les pousses plus jeunes, plus souples, plus nombreuses mais déjà acérées, méchantes comme une méchante créature. Le roncier est dru, hostile, inabordable. Approchez-le à dix mètres et des gouttelettes de sang apparaîtront sur vos mains cuisantes. Approchez encore si vous l’osez, à deux mètres pas plus, et vous devrez lutter pour vous défaire de son emprise. Tentez de le caresser, vous serez déchirés, perforés, lacérés, déchiquetés. Il aura donc fallu que, comme par l’effet d’une magie noire, la gueule de l’entrelacs impénétrable s’ouvre un instant pour qu’Alain aille s’y nicher si profondément.

 

Il y est. Il n’est que six heures cette après midi de juillet mais il fait ici déjà sombre. D’abord Alain a mal. Ensuite il a mal et il essaie de se défaire de l’emprise douloureuse ; mais il a encore plus mal, des douleurs insupportables sur tout le corps et des brûlures et des piqures jusque dans l’âme. Alors il s’arrête de bouger, de lutter. Il crie maintenant ; mais les épines s’enfoncent chaque fois qu’il crie ; alors il crie de moins en moins fort. Enfin il pleure.

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Les recherches ont duré un peu. Alain appartenait à une famille modeste du village que des secrets ancestraux depuis longtemps perdus vouaient à un ostracisme grimaçant. Les recherches de la gendarmerie n’ont pas duré très longtemps.

Huit ans plus tard – l’affaire était déjà close depuis longtemps – on a retrouvé et identifié les restes de la bicyclette d’Alain. Je m’en souviens : c’était dans le champ en friche de mon père, qui venait de le racheter au Vieux.

 

On n’a pas retrouvé de trace d’Alain. On n’a pas beaucoup cherché.

 

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Les buissons de ronces piègent aussi, c’est connu, les lapins naïfs, les grives myopes, les rats perdus et les furets. Les animaux capturés dans les griffes du roncier ne sont pas à proprement digérés par lui, mais ils se décomposent dans ses enchevêtrements et la chair putréfiée arrose et enrichit la terre dont le roncier se nourrit. Le roncier peut ainsi être considéré comme une plante carnivore qui engraisse autant par l’effet de la viande qu’il capture que par les minéraux naturels du sol sur lequel il prolifère (1).

 

Tout ceci est monstrueux et heureusement, Alain n’avait pas en tête la monstruosité de ce métabolisme hybride et complexe au moment où l’espoir d’échapper aux ronces s’évanouissait dans les nuits de l’été 1976. Si tel avait été le cas, le courage lui aurait probablement manqué pour entreprendre de survivre dans cet estomac épineux. Ce qu’il fit pourtant. Pendant trente et un ans.

 

A la fin du deuxième jour de cette cohabitation au contraire, les deux organismes avaient commencé de s’apprivoiser l’un l’autre : les pousses nouvelles du roncier étaient venues par le bas soulever tendrement le corps allongé d’Alain, faisant aux points de contact économie de leurs épines, tandis qu’au dessus, le corps du garçon s’était, à force de contorsions instinctives, modelé autour des éperons les plus vieux, les plus gros, les plus indécrottablement méchants. Comme conséquence de ces métamorphoses combinées, la douleur vive des premières heures avaient cédé peu à peu la place, dans les tracasseries d’Alain, à deux nouvelles obsessions : la faim et la lutte pour le maillot jaune entre Lucien Van Impe et ses poursuivants.

 

C’est d’ailleurs pour oublier la première que, l’après midi du troisième jour, Alain avait entrepris de se figurer dans le détail le contre-la-montre Fleurance-Auch. Quoique sachant le trac assez plat, il construisait mentalement un scénario assez dramatique : un chrono de Poulidor aussi fulgurant qu’inattendu, une crevaison de Van Impe dès le départ de l’étape, les secondes qui s’égrainent, l’espoir, les encouragements criards, les commentaires égosillés… au moment où un lapin, venant d’on-ne-sait-où mais à pleine vitesse, se ficha dans le buisson. Les petites pattes ont continué de courir un peu dans le vide, il y eut deux ou trois spasmes, puis le lapin ferma les yeux et se reposa sur les épines. La main d’Alain pouvait caresser le lapin. Et au prix d’une profonde égratignure, un peu plus tard, l’attraper.

 

Il y eut d’autres lapins. Des grives, des rats et des furets aussi, dont Alain se nourrit, et avec les peaux desquels il tapissa pendant de longues années l’abri de son immobilité.

 

C’est ce bosquet de ronces que j’ai entrepris dimanche de défricher. Je n’avais pas de projet précis pour l’endroit que je venais de racheter au Vieux, seulement sans doute l’inconscient désir de mener une bataille contre les forces mauvaises de la nature, avec la toujours inconsciente certitude de l’emporter : j’avais fait le plein du réservoir de la débroussailleuse avec un mélange à quatre pour cent et j’avais endossé l’appareil ; je m’étais exercé quelques minutes à trancher le vide. Quelques coups d’accélérateur, quelques va-et-vient de la cane, le sifflement précis et puissant, au bout, du disque diamanté, m’avaient assuré que la machine tournait sûr et rond. Dès le troisième coup de faux pourtant la lame s’est bloquée : c’était dans la toiture de poils d’Alain.

 

1 : Certains spécialistes même, constatant la migration des ronciers sur les terres (migration lente mais certaine, par un processus de prolifération-réduction dirigée) proposent la classification de la créature dans le règne animal.

Le Gardien de Barra Head

 

 

Du Pays Basque aux Ardennes, de la Bretagne aux Alpes en passant par le Limousin et la Corse, les températures ne dépasseront pas aujourd’hui la barre des -10 degrés.

Joël Colado, Météo France pour France Inter.

 

 

Ça ne marchait pas. Je n’avais pas de réponse, ou alors négatives. Et je n’en pouvais plus de rester ici où j’étais depuis trop longtemps, où je ne me sentais plus à ma place.

J’ai changé quelques critères dans le moteur de recherche, plutôt au hasard, désabusé. Alors, ça a fonctionné. Immédiatement. J’ai eu plein de propositions. Et celle-ci :

Offre poste de gardien de phare

Pas de compétence particulière

Rémunération attractive

Poste basé à Barra Head – South Uist – Scotland.

Le Phare de Barra Head est situé à quelques miles de la pointe Barra Head, sur un rocher qui lui sert de piédestal, entièrement recouvert à marée haute, noir et visqueux à marée basse.

Longtemps la mer s’est déchaînée sur ce rocher et sur ce phare, faisant en s’écrasant de grandes gerbes blanches et dramatiques, comme on en voit sur les photos que les nostalgiques du grand océan exposent parfois dans leur bureau, dans un cadre noir anodisé.

La mer ne se déchaîne plus.

Depuis que je suis arrivé, la mer a cessé de vivre. Le Gulf Stream, le courant marin, le tapis-roulant qui léchait aussi South Uist et qui retournait aux Amériques après avoir replongé dans le froid des profondeurs, s’est arrêté de tourner et de souffler ses vents amicaux. Depuis, la mer est étale. La mer est plate. La mer est aussi lisse qu’une plaque tombale. Et il fait froid. 1

Il n’y a pas de vent, mais il fait vraiment très froid. Des cristaux de glace obstruent les vitres poisseuses du phare. Des plaques de glace sur la mer d’huile dérivent à peine, poussé par rien, aussi lents que les nuages : pas de vent.

Alors c’est le silence aussi, quand je sors du phare (pas longtemps : il fait trop froid et mes yeux collent rapidement). Pas un bruit, pas même un clapot en contrebas sur les rochers noirs et vitrifiés. A l’intérieur, il y a seulement le bruit du moteur qui continue d’entrainer pour personne la lampe et le faisceau lumineux. Un grésillement électrique à peine audible mais lancinant pourtant. De temps en temps, je coupe le disjoncteur pour tourner moi-même, à la manivelle, la lampe du phare. Le bruit n’est plus le même : c’est celui d’un vieil engrenage poussif, et de ma respiration. Ça change. Ça me tire de l’ennui, me donne le sentiment d’une plus grande utilité, aussi. C’est absurde mais je m’accroche à ce minuscule sentiment d’utilité, tournant la manivelle de dépannage et entraînant les engrenages qui vont jusqu’à la lampe du phare.

On m’a donné un téléphone portable. Mais il n’y a pas de réseau, ici. Ou alors personne n’a mon numéro. Ou je ne sais pas. Je le regarde souvent, pour voir s’il y a un message, s’il est bien allumé, si…

J’ai aussi un moulin à parole. Mais je ne m’en sers pas.

C’est de ce phare que j’écris. Je vais glisser les 3 feuilles dans une bouteille, fermer la bouteille avec un bouchon orange et la jeter dans l’eau. Chaque matin je viendrais voir de combien de centimètres la bouteille a dérivé sur cette mer sans mouvement. Un jour elle sera loin, si loin que je ne la verrai plus. Mais ce sera dans longtemps : cent ans à peu près. Pas avant cent ans, c’est sûr.


 

 

1 : Ce phénomène n’est pas complètement inattendu. Le 22 novembre 2004, Robert Kandel annonçait déjà : « La situation actuelle du tapis roulant serait au bord de l’instabilité, c’est-à-dire qu’une petite augmentation des apports d’eau douce en cette région suffirait pour bloquer la circulation en tapis roulant. Si le réchauffement global entraîné par le renforcement de l’effet de serre conduit à une augmentation des précipitations sur la mer de Norvège, ou à des fontes de glace aux marges du Groenland, risquons-nous un refroidissement un Europe ? »

 

Le jardin des délices - Chapitre 2 - Le chat

 

 

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C’est en face de moi un chat qui me regarde tout à fait. Un vrai chat, aux longs poils gris et noirs, couché sur une commode, à côté d’un guichon. Il me regarde tout à fait, puis se rendort. Ou fait semblant. Je le soupçonne de me surveiller. Je suspecte même qu’il est là pour ça. Je n’ai pas eu vraiment le choix : à l’arrivée, entre autres formalités sur lesquelles je reviendrai plus tard, il faut choisir un animal de compagnie : chien, chat ou serins (les serins sont distribués en couple). J’ai donc choisi ce chat.

 

Quoiqu’il ne parle pas, comme on aurait pu imaginer qu’il fût capable de le faire (non pas seulement en raison d’une expressivité exceptionnelle, mais surtout en raison des circonstances spécifiques de cette histoire), je lis (ou je crois lire : souvent l’étrangeté nous suggère une méfiance excessive voire paranoïaque) dans ses regards appuyés qu’entrecoupent néanmoins de longues plages de somnolence (sans doute en se conformant à ce trait comportemental caractéristique de l’espèce s’applique-t-il à donner à sa composition de bon chat domestique un peu de crédibilité), qu’il n’est pas impossible que son rôle dépasse la simple fonction d’animal de compagnie ronronnant.

 

Je suis Isidore. J’ai trente cinq ans. Je suis arrivé ici le 16 septembre 2007, il y a treize jours. Ici : au paradis.

 

C’est un chat donc, qui ronronne et qui m’observe. C’est une commode en bois noble qui exhale timidement ses arômes de pomme, d’encaustique et de linge propre. C’est, en face, un lit tendu où je suis assis. Un mur vert pâle à droite suspend le jardin des délices de Jérôme Bosch, que j’ai choisi, après le chat, en manière de farce incrédule, dans la liste abondante en fac-simile de tableaux de maître que me proposait un peu plus tard, un peu plus loin, une autre dame en tailleur sous le genou et chignon gris, semblable, si ce n’est en tous points du moins dans les grandes lignes d’une physionomie presque rébarbative, à Marie-France (je crois), la catéchète de Saint-Paul.

 

Un peu plus loin le chambranle vert sombre d’une porte ouverte fait le cadre d’une scène qu’on devine être un salon : l’accoudoir d’un canapé d’alcantara caramel, le côté gauche d’un téléviseur à écran plat, une table de salon en fer vieilli et palissandre sur laquelle on reconnait une bouteille d’anisette, un verre propre et un bol de glaçons aux arrêtes encore vives.

 

Par la fenêtre du mur opposé qu’encadre de lourds rideaux souris tombant jusqu’à terre, s’observent sur fond de ciel clair un agencement ordonné de maisonnettes qu’encercle proprement leur jardinet et que je pourrais facilement confondre avec une zone pavillonnaire de Néris les Bains (qu’un hiver d’adolescent j’avais arpentée souvent dans l’espoir d’y entrevoir peut-être, par une fenêtre fermée sur une chambre verte, Aglaé qu’un hasard conjugué d’absences et de redistribution des équipes m’avait un jour offerte en binôme pour un TP de chimie), si ne flottait au-dessus, gigantesquement suspendu dans le vide, cet éphéméride orange, clignotant et luminescent :

 

vendredi 29 septembre 2007 : Saint Gabriel !

 

Par l’entrebâillement de cette même fenêtre que pousse une brise légère et que retient la poignée de laiton, s’immiscent plus ou moins perceptibles : la rumeur lointaine d’une fête qui s’égaye, des exhalaisons de vanille et de sucre chaud, le bêlement à peine perceptible d’un troupeau d’ovins, plus loin encore l’aboiement d’un chien, le chant, peut-être, d’un couple de serins.

 

Assis en tailleur sur le lit de cette chambre, donc, et abrité des coups d’œil indiscrets du chat par quelques coussins empilés, je consigne ces observations dans les interlignes d’un livre que j’ai choisi dans la bibliothèque du salon seulement pour sa mise en page aérée et sa couverture cartonnée (qui me servira de support en l’absence de bureau), à l’aide d’un stylo bleu dont la bille épaisse, comme je la préférais quand il s’agissait d’annoter avant de les saisir définitivement dans le système informatique les brouillons de mes bilans comptables, mais comme je la regrette maintenant pour des raisons évidentes de commodité, impose, pour que la calligraphie reste lisible entre les lignes dactylographiées, une application éprouvante.

 

Mon attention comme mon regard s’attachent alternativement à ces lignes et au stylo qui les gribouille, au jardin des délices pendu à ma droite et où s’exposent les fantasmes les plus débridés que les hommes ont conçu pour figurer leur paradis, à la bouteille d’anisette posée sur la table du salon, à cette perspective qui me rappelle Néris et Aglaé. Je me remémore aussi les différentes scènes qui ont suivies mon arrivée, les Marie-Claude successives. Je prends peu à peu conscience de ma situation unique dans cet endroit. Je conçois le pouvoir particulier qu’elle me donne. J’abaisse instinctivement mon livre et mon stylo derrière les coussins que je redresse et que j’approche avant de poursuivre.

 

Souvent je relève la tête pour détendre mon dos et reposer mes yeux. Alors toujours le chat s’éveille et me regarde.

 

 

Le jardin des délices - Chapitre 1 - Isidore

 

 

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Je m’appelle Isidore. Je suis né le 15 août 1963 à Montluçon, dans l’Allier. J’ai vécu à Montluçon toute mon enfance, avec mes parents. Il n’y a pas grand-chose à en dire. Ni du reste de ma vie. On peut aller vite.

 

Je suis fils unique. Mon père a été vingt-quatre ans secrétaire du pôle gérontologique montluçonnais. Ma mère occupait son esprit bénévolement à la paroisse Saint-Paul en même temps qu’elle pourvoyait, en face, à la coquetterie discrète de notre résidence, tâchant toujours de la préserver du sordide, ne la préservant jamais de l’ennui. Les années scolaires se sont succédées à Montluçon, passables à force d’application, entrecoupées de vacances au camping des Ecureuils à la tranche sur Mer où je ne parvins jamais vraiment à exaucer les vœux que je consignais chaque année, au mois de juin, dans le secret de mon journal.

 

C’est peut-être la raison pour laquelle à vingt ans, c’était au milieu de ma première année de classe préparatoire technique au Lycée Madame de Staël, j’annonçai à mes parents que je ne souhaitais pas, que je ne souhaitais plus, les accompagner en vacances en Vendée.

Concomitamment, je pris ma carte du parti socialiste et commençai à participer aux réunions de la section Montluçon-Nord, sise de l’autre coté de la ville, de l’autre côté du Cher. Ce retrait géographique ne me permit pourtant pas d’entretenir très longtemps le secret de ces activités : le leader des jeunes socialistes montluçonnais se trouvait être le fils du Docteur M., lequel préoccupé par l’engagement de sa progéniture crût bon, à la sortie d’un conseil d’administration exceptionnel du pôle gérontologique, de partager son émoi avec mon père.

 

Au moment où on ne l’attendait plus, comme par derrière, au sens propre et à vingt ans, je décoiffai mon père.

 

D’abord on tenta de me redresser. Tour à tour canonique ou contrapuntique, le duo de mes parents m’arracha des larmes, sur le coup presque, peu après tout-à-fait. J’aurais aujourd’hui des choses à dire, peut-être, mais alors je m’enfermai dans un mutisme insaisissable qui finit par triompher méchamment du désespoir honnête de mes parents. J’imagine que c’est dans la tension tiède de leur chambre à coucher, pour l’occasion transformée en quartier général, que les choses ont basculées. J’imagine que c’est assis face à face en tailleur, deux poings volontaires serrés sous le menton, qu’ils décidèrent de changer de stratégie : un matin du début de juillet 1983, en trempant nonchalamment une tartine de pain beurrée dans son café au lait, mon père m’annonça qu’ils partaient cette année, au mois d’août, maman et lui, en Alaska. Pour changer.

 

C’était un voyage organisé par le comité d’entreprise du pôle (gérontologique) dans les monts Chugach et qui en un mois comprenait : pêche au saumon, nuitée sur peau d’ours, excursions pédestres, parc animalier sauvage, dîner chez l’habitant, remontée du Prince Williams sound en brise-glace, marche sur le glacier rocheux Columbia, baptême de motoneige pour ceux qui le souhaitent.

 

Le départ eût lieu le 3 août à 5 heures 30 du matin depuis la place Edouard-Piquant où un car ronronnait déjà depuis une heure, qui devait assurer la première tranche de cette expédition, jusqu’à l’aéroport Roissy-Charles-de-Gaulle. C’était un mercredi. J’ai entendu depuis mon lit la porte de la maison se refermer derrière les valises. Un mois plus tard, le 1er septembre 1983, un jeudi, ils embarquaient à Anchorage dans le Boeing 747 de la Korean Airlines devant effectuer une escale à Séoul sur le vol de retour. L’avion s’écarta significativement de sa route (soit consécutivement à une erreur de pilotage soit qu’il se fût agi d’une provocation de la part du pilote) et survola l’URSS, les volcans du Kamtchatka, la péninsule de Sakhaline. Ces zones étaient alors interdites au survol par Moscou : l’avion fût abattu, détruit en vol.

J’ai renoncé à mon engagement politique. Disons plutôt que j’ai symboliquement rendu ma carte, au bureau de la section nord. J’ai intégré une école d’ingénieur à Montpellier. J’ai quitté Montluçon. Définitivement. Je me suis marié avec une fille de ma promotion. J’ai eu deux enfants. A Montpellier.

 

J’étais ingénieur, en charge de l’optimisation économique des flux logistiques dans une entreprise d’emballage de pièces mécaniques de sécurité pour l’avionique. J’avais signalé à mon entrée en fonction que je n’acceptais pas les déplacements professionnels en avion. Je n’ai d’ailleurs longtemps eu à me déplacer qu’à Paris, ou à Toulouse. Alors je prenais le train, ou la voiture. Un jour le département d’achats a décidé que les cartons pré-pliés destinées à l’emballage des axes de roues seraient importés de Pologne. Quand le premier déplacement chez l’un de nos nouveaux fournisseurs devint résolument impératif, je pris la voiture de service, une 206 blanche estampillée du logo de la société. C’était le 16 juin 2006. Peu après Görlitz, lancé à quatre-vingt-dix kilomètres heure sur la nationale quatre près de Zebrzydowa, je me suis endormi.

 

***

Une main s’accroche au barreau du lit. C’est la main d’Isidore. Ma main. J’ai quarante trois ans. Je vois d’abord cette main qui s’accroche au barreau du lit. C’est comme un cep de vigne qui grimpe autour du barreau en inox du lit en inox. Je me dis ça. Je me dis : c’est ma main ; elle ressemble à un cep de vigne. [...].

 

J’ai mal. Une dame approche. Je ne la connais pas. Elle s’affaire dans une mallette à côté de moi – elle a un pantalon blanc – puis sur mon corps, puis dans la mallette à nouveau. Je m’endors.

 

***

 

Les alternances de douleurs et d’évanouissement ont duré trois mois. Je suis mort le 16 septembre 2007. Il y a treize jours.

 

Le jardin des délices - Avertissement

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Le manuscrit du présent texte a été retrouvé par des promeneurs sur la plage de Longeville sur Mer (Vendée) le 5 juin 2007, enfermé dans une boîte en plastique hermétiquement close de la marque Tupperware et rédigé dans les interlignes d’une version reliée du « Sage de Saint-Chamond », biographie complète et documentée d’Antoine Pinay. A l’intérieur de la boîte, le manuscrit était enveloppé dans une peau de bête noire et grise. L’analyse de l’encre utilisée pour ce manuscrit révèle qu’il s’agit de celle couramment utilisée dans les stylos à bille Alphagel de la marque Pilot et probablement plus précisément de celle injectée dans les lots 60.842 à 60.888 de la production 2005. L’ADN de la peau de bête est identique en tous points à celui du chat domestique, hormis la présence d’un locus supplémentaire, de fonction non identifiée, sur la dix-huitième paire de chromosomes. Les indications biographiques contenues dans le premier chapitre ont pu être rattachées strictement à des faits et des personnages ayant existé. Le reste du récit n’a bien sûr pas été authentifié à ce jour et l’origine du document reste un mystère.

La présente édition rapporte intégralement le texte manuscrit, mais ne retranscrit pas la biographie d’Antoine Pinay entre les lignes de laquelle il a été rédigé.

Le destin tragique de l’homme au tire-bouchon

 

 

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La scène se passe sous le faîtage d’un toit qui ne surplombe rien. Un toit en l’air. Un toit dans le vide mais qui, en raison de l’absence de fenêtre, l’occulte pourtant sans toutefois la rendre invisible.

 

Le faîtage est une poutre épaisse de bois sombre, ancrée seulement dans l’obscurité des extrémités du champ de vision, de part et d’autre de laquelle le toit, sur d’innombrables lambourdes régulièrement espacées, se déverse indéfiniment en une surface obscure, brune comme des tuiles sales qui exhaleraient une odeur de vieille poussière d’abord, tirant progressivement sur le noir complet à mesure que le regard s’éloigne, que n’arrêtera, donc, ni aucun mur, ni aucun plancher.

 

Un homme se tient là, pourtant. Il est vêtu d’un costume marron, probablement fait d’un velours à grosses côtes que suggère (puisque la nature précise du tissu, dans cette semi-obscurité ne peut que se deviner), non pas sa rigidité, mais bien, en dépit d’une sollicitation extrême, une rassurante fermeté. L’homme est pendu par le bras à un tire-bouchon vissé dans la poutre maîtresse.

 

C’est un tire-bouchon commun auquel il est agrippé : la mèche en queue de cochon, une vrille d’acier inoxydable et ronde de section, est par son côté fonctionnel entièrement – et semble-t-il solidement – enfoncée dans le bois de la poutre ; par l’autre côté, la tige est fichée dans un manche (cylindre de bois clair mais dur, renflé en sa médiane et sobrement ouvragé, pour les besoins du style et de la fonction, de trois gorges aux extrémités), par une liaison qui, quoique mystérieuse, n’inspire aucune inquiétude.

 

La main qui l’empoigne en laissant passer la tige de métal entre le majeur et l’annulaire est ferme et sûre, tendue à proportion de l’effort à fournir, pas davantage. Elle ne révèle, malgré la traction qu’elle supporte, aucun signe des prémices de la tétanie. Vu de l’endroit où on observe la scène, l’homme à qui cette main appartient est à peu près de profil, presque de trois-quarts arrière, de sorte qu’on ne voit pas s’il porte une cravate. Il n’est pas immobile : très lentement parfois sa tête se tourne un peu et, si elle est orientée par ici, on le voit aussi qui cligne doucement les yeux, sans lassitude apparente.

 

Aussi pense-t-on que l’action (l’effort intense que suppose cette suspension justifie à lui seul et en dépit de la quasi imperceptibilité des mouvements l’usage du terme) pourrait ainsi se poursuivre indéfiniment. L’esprit de l’homme est à ce moment absorbé seulement par quelques méditations distraites sur un passé sans histoire, mais bientôt séculaire et qui pourrait nourrir, pour peu que l’imagination explore à côté des souvenirs, des contemplations infinies.

 

Mais voilà que – est-ce par l’effet d’un clignement d’œil, d’une minuscule secousse des jambes qu’aurait ankylosées la posture inconfortable, d’une décharge nerveuse incontrôlée dans la main incessamment agrippée, ou de rien peut-être qu’une nécessité des éléments, de l’usure du bois, sorte de putréfaction infiniment lente mais certaine pourtant qui conduira cette poutre jusqu’à l’état de poussière – voilà qu’en même temps qu’un grincement sec et court déchire l’espace infini et ténébreux, le tire-bouchon se met à pivoter dans son logement, dans le sens inverse des aiguilles d’une montre, entraînant dans sa rotation l’homme suspendu à une vitesse très faible mais sûre, obtenue par les effets contraires de la pesanteur et du frottement de contact entre l’acier inoxydable de la vrille et le bois de la poutre, et attestée par la rotation inverse de celle-ci, que l’homme, par dessous, peut maintenant observer.

 

 

 

Le Trajet

 

Et quant à décider quel quartier du ciel était le moins sombre, ce n’était pas chose facile.

 

Samuel Beckett, Molloy

 

 

Les essuie-glaces émettent par intermittence dans l’habitacle, au déclenchement de l’automatisme, un broutement lent et plaintif, un grincement caoutchouteux qui se détache comme un pet intempestif et strident du ronronnement asthmatique qu’émet de ses milliers de moteurs au ralenti la gigantesque caravane de voitures immobiles, perdue dans le brouillard acide et les émissions carbonées. Ce matin, plus péniblement encore que d’habitude, sous la pluie hésitante et sale, la N118 constipée, par petits soubresauts douloureux, digère son fécalome mécanique. Vie de merde.

 

A travers les vitres embuées, je cherche en vain sur les visages de mes partenaires de route un signe de lucidité, la conscience d’appartenir au processus digestif d’un invisible et crasseux colosse. Celui-ci au contraire, à ma gauche, en costume bien mis dans sa grosse voiture à grande gueule, semble bien concentré sur son importance. Nous sommes côte à côte, arrêtés.

 

Une nouvelle bouffée d’angoisse me prend qui m’oblige à vérifier pour la troisième fois depuis mon départ que tout est bien en ordre dans la boîte à gants. Je me penche, j’étends le bras, j’ouvre, je vérifie, je referme, tout va bien. Ne pas être en retard maintenant.

 

Il parle. A personne dirait-on. Un fil pend à son oreille. Il a sans doute éprouvé, étant donnée l’heure déjà avancée de la matinée, le besoin d’appeler un supérieur hiérarchique bedonnant pour lui signaler l’inhabituelle condition de circulation, lui expliquer, tant bien que mal, qu’une nouvelle fois il sera en retard. Ou alors il prend part, avec la satisfaction de penser démontrer ainsi sa bonne maîtrise des technologies de communication – ce dont on ne manquera pas, pense-t-il, de lui être un jour reconnaissant – à une réunion qu’on lui a fait croire importante, qu’on lui a fait croire nécessiter sa minuscule présence.

 

Il est détendu pourtant. Sa main qui caresse son visage pendant qu’il parle, ses doigts qui investissent le nez et les oreilles en manière de dernière et systématique vérification, trahissent cette décontraction. C’est donc avec sa femme qu’il s’entretient. Il a déposé les enfants à l’école, comme d’habitude. Il a croisé Madame unetelle – un anniversaire samedi prochain, un pull oublié samedi dernier – les clés dans la boîte aux lettres, le chèque à la banque et puis il est maintenant dans les insupportables embouteillages de la N118, il ne fallait pas partir si tard, il le savait, voilà, à ce soir. Il raccroche. Il met la radio un peu plus fort : il a raté, malgré qu’il tendait l’oreille en même temps qu’il hâtait son rapport, le volet politique intérieur d’une revue de presse assez excitante par ailleurs, une saillie drolatique à retenir pour briller un peu au moment du déjeuner, dix-huit mesures du quartet Hoffmeister. Il semble, du coup, un peu agacé par ce coup de téléphone qu’il vient d’achever, mais je le vois maintenant qui se détend à nouveau ; il se recale dans son siège, il effectue sur son tableau de bord quelques réglages. Une esquisse de sourire satisfait sur son visage, enfin, m’assure qu’il jouit d’une acoustique d’essuie-glace supérieure à la mienne.

 

Il ressemble – est-ce étrange ? – à ce type que j’ai croisé tout à l’heure, à Paris. Je ne l’ai pas bien vu : je courais. Lui aussi, avec derrière lui deux fillettes ébouriffées ballotant dans l’air, suspendues à ses bras, accrochées par les mains, effarées. Le tableau m’avait parût incongru. Etait-ce que l’impression d’énergie forcenée et incroyablement tendue qui s’en dégageait détonnait dans mon cerveau léthargique, ou qu’une famille se pût trouver dans un pareil endroit choquait-il mon entendement provincial, je ne saurais le dire à présent.

 

Je m’étais réveillé tard dans un hôtel miteux de la rue Saint-Denis. J’étais monté avec une dame de moi inconnue quelques minutes auparavant, mais qui m’avait rapidement séduit – je me demande à présent pourquoi et cette question méritera assurément d’être minutieusement approfondie en temps voulu – avec trois mots et deux ustensiles pendant à sa ceinture. Elle était partie, depuis longtemps sans doute, repoussée par une haleine alcooleuse que je n’avais pas même pris le temps de soigner avant de m’allonger sur le dessus de lit. Je ne me souviens d’ailleurs plus de grand-chose de ce qui s’est passé après l’ascension des trois étages malodorants. Des petits jeux dégoutants sans doute. Et puis comme un coup de merlin derrière la tête qui m’a plongé dans un profond sommeil. Elle m’avait donc laissé là, sans souci de mon agenda, peu reconnaissante de la somme dispendieuse que je lui avais sans doute concédée et dont je ne comptais que maintenant, dans mon portefeuille et par soustraction, la valeur approximative.

 

Avant de quitter l’hôtel et malgré le retard déjà pris, j’avais cru devoir, au double motif de dissiper la pâte épaisse qui avait pris dans mon crâne la place du cerveau, et d’inspirer à mon hôtesse les attributs de la meilleure respectabilité, commander un café au bar. C’était un de ces bars graisseux où les avant bras collent au comptoir. Les bouteilles de vermouth et de vins cuits, sur les étagères en formica rose, présentaient leurs étiquettes jaunies par le temps et les vapeurs de friture, rappelant à la vieille, assise sur une chaise derrière le comptoir, la rareté de la clientèle, la maigreur du chiffre d’affaires. La tenancière était fripée, l’œil sombre, le verbe rare, vêtue pour ce qu’on en pouvait voir d’une blouse lustrée et d’un foulard crasseux. Elle s’était levée avec peine, sortant de l’ombre où elle avait aménagé son observatoire, traînant nonchalamment des chaussons élimés, et avait entrepris de me passer un café. Progressivement, je prenais conscience qu’elle ne serait pas celle qui m’apporterait ce matin le réconfort dont j’avais besoin.

 

Deux tables carrées, en formica elles aussi, deux fauteuils de jardin blancs et une chaise au cannage percé constituaient dehors, la terrasse de fortune de cet établissement. Un vieux se tenait là, attablé malgré la fraîcheur, devant un café au lait. Il semblait n’avoir pas bougé depuis hier soir, avec le même visage impassible et triste auquel j’avais alors adressé un sourire hilare d’ivrogne énamouré. Il échangeait avec le chien couché à ses pieds des coups d’œil mornes et complices, invectivait aussi, de temps en temps, en arabe, la femme – sa femme – derrière le comptoir. Le meilleur client de l’hôtel-bar Le Globe en était également le patron.

 

Le café était imbuvable ; la mouture était passée à travers le filtre. Je l’ai ingurgité puis je me suis frayé un chemin entre le comptoir et le flipper. Un monumental flipper électrique à la décoration fluorescente. J’imagine qu’il avait été un jour branché, à cette époque où les yeux de la patronne brillaient derrière le bar, quand elle rêvait encore de fortune, peu après que, jeune épouse, son beau, son ambitieux mari l’avait convaincu des immanquables succès que leur rapporteraient l’émigration en métropole, la gestion d’un commerce – peu importe quoi – au cœur de l’opulente capitale ; ils commenceraient petit, puis ils s’agrandiraient, encore et encore : à Paris, les affaires vont vite. Oui, c’est lui sans doute qui l’avait convaincue, elle, que leur avenir ne pouvait pas se construire dans ce bled misérable et laid de la banlieue d’Alger. Le bled exécré de leurs jeux d’enfants dans la poussière. La mémoire des ruelles de terre battue qui faisait le décor de cette pauvre jeunesse s’est dissoute, à force d’années, dans les pavés blancs et les néons multicolores des sex-shops de la rue Saint-Denis. Le souvenir de la casbah s’est dissipé dans les vapeurs de frites de l’hôtel du Globe, bien avant d’atteindre l’horizon.

 

A la sortie de l’établissement, derrière une palissade de tôle ondulée, verte et grise, s’est dressé comme je sortais, fantomatique avec ses ouvertures de fenêtres béantes et sombres, la façade d’un immeuble gigantesque et déliquescent attendant le secours d’un bienfaisant promoteur, prêt à parier sur la métamorphose de ce résidu de cour des miracles. Au-dessus, dans l’étroite saignée de ciel dégagée par la hauteur de la rue, poussés par le vent d’ouest, des nuages épais et prometteurs s’avançaient, lents comme une armée romaine, en donnant l’illusion optique étrangement rassurante que la ruine s’écrasait sur la terrasse.

 

A la faveur d’un hoquet, un espace se libère devant moi dans le boyau routier, qui me permet d’enclencher la première, puis la deuxième, après celui de devant, avant celui de derrière. Je suis aussi l’anneau géant d’un lombric géant, et avec mes amis anneau de devant et anneau-de-derrière, nous venons d’effectuer une ample reptation. En quelques secondes le mouvement est effectué et nous nous arrêtons, chacun notre tour et dans l’ordre inverse de nos départs, dans un petit frisson satisfait. Il est neuf heures moins cinq. Il me reste cinq minutes.

 

Dans l’autre sens, on fonce. Ça dégringole comme une diarrhée. Les automobilistes descendants me font tous un petit signe de la main, en me regardant fixement dans les yeux. A force de les observer depuis le bas de la côte et de tenir mentalement une comptabilité minutieuse, j’ai constaté qu’ils se rangeaient en deux catégories de tailles strictement équivalentes, selon la nature de leur sourire : le groupe des sourires compatissant, et le groupe des sourires narquois. Strictement équivalents en nombre mais pas en sexe : le deuxième groupe, en première approximation, m’a paru compter davantage de femmes. Dans les deux cas ils sourient, ils sourient de ma posture fâcheuse et de mon avenir si peu enviable. Mais moi je ris à l’intérieur, et je rirai le dernier, parce que je sais que tous, sans exception seront avalés par l’abominable Gastrovolve géant bleu et rouge qui les attend bouche béante, en bas. Et plus ils vont vite, plus ils seront digérés doucement. Condamné à l’exil sur l’île Saint-Germain en 1988 (sous couvert de préservation des bonnes mœurs et de la morale publique, cette condamnation était en réalité – en tout cas j’en formule l’hypothèse – une manière de représailles à la réélection de François Mitterrand), le monstre aux mille têtes s’est en effet échappé ce matin (on imagine une évasion organisée depuis l’extérieur mais pour le moment il est difficile d’être plus précis dans les conjectures) et s’est posté, affamé, en bas de la N118, gueule ouverte comme je viens de le dire.

 

Moi aussi, dans un an, je descendrai la N118. J’irai à rebours chercher l’amour, jusque dans ce quartier que j’ai laissé ce matin. Ce sera un plaisir de commencer, de recommencer comme ça, en fouettant d’une dépression désinvolte, aérienne, les herbes folles qui comblent cet inutile espace entre les deux rails de sécurité rouillés. En sept minutes et trente trois secondes j’atteindrai le bas de côte, et le virage à droite qui donne sur les quais de la rive droite. Bien avant la capitale, je passerai devant l’île Seguin qui sera devenue une étendue verte et paisible où paîtront d’un mélange épais ray-grass/pâturin riche et particulièrement nourrissant, pour le profit d’absolument personne, une demi-douzaine de moutons importés d’Irlande, sept chèvres tibétaines et, surtout, neuf vaches de Salers à la rousseur épaisse et aux reflets dorés qui réchaufferont chaque soir, par le simple spectacle de leur pâture et par anticipation, les travailleurs fourbus d’industrie qui, côté Boulogne ou côté Billancourt, longeront les quais vers leur bol de soupe tiède et leurs chaussons molletonnés. Mes lecteurs, que je n’aurai pas trouvé ailleurs que dans mon entourage et que je suppose par conséquent de culture rurale, voire paysanne, n’ignorent probablement pas que la femelle de la race bovine dite Salers pâtit (dans notre monde productiviste) de ce handicap qu’il lui faut la présence de son veau pour produire son lait. Je formule cette hypothèse darwiniste que la Salers se situe en réalité sur une branche intellectuellement particulièrement développée de la famille des bovidés, qu’elle constitue en somme une variante entre la vache et la survache. Qui ne se laisse pas traire par le premier venu ni sans condition. Pour les amateurs passionnés, on imagine le champ fantasmagorique incroyable qu’ouvre la perspective de l’émergence d’une survache résolument libre, définitivement affranchie (je réserve à ces seuls amateurs, en marge du présent récit, mais disponibles sur simple demande, mes propres développements sur le concept de survache.)

 

Je propose donc à la ville de Boulogne, par la présente, après le désistement de je-ne-sais-plus-quel-chef-d’entreprise-verreux-Pinault-ça-me-revient, cet ambitieux projet pour l’île Seguin : mettre en prairie l’intégralité de la superficie de l’île et la réserver à l’usage des animaux susmentionnés qu’on aura choisis robustes et d’entretien facile, à l’exclusion de toute activité productiviste de quelque nature qu’elle soit. L’accès à l’île sera réservé aux quelques vétérinaires et personnels en charge du soin des animaux. Aucune piste, aucun sentier ne sera construit ni pour activité sportive, ni pour promenade ni pour tout autre loisir. Le site ne sera pas utilisé pour exposition d’œuvre d’art, monumentale ou pas. Un bail de soixante-douze ans sera proposé sous ce règlement, avec clause de tacite reconduction.

 

A mesure que j’approche de ma destination il me semble que j’avance moins vite, de sorte que je conçois, dans un magma d’autres méditations plus ou moins absurdes par ailleurs, que si les progrès historiques de l’esprit humain n’avaient pas été si rapides dans le domaine des paradoxes, il pourrait se trouver aujourd’hui, sur cette route, un automobiliste observateur et malicieux pour inventer celui-ci qu’une voiture partant lancée à toute allure du centre de Paris n’atteindra jamais Villacoublay. Après quelques digressions sur le cirque et ses faiblesses dans le monde contemporain, que je préfère là encore épargner à mon lecteur dans la mesure où, soit qu’il sera de culture plutôt paysanne comme j’en formulais plus tôt l’hypothèse – auquel cas les développements sur le cirque seront peu susceptibles de l’intéresser – soit qu’il aura fait déjà un bel effort pour atteindre ce stade de sa lecture et souhaitera qu’on en vienne rapidement aux faits – si tant est toutefois qu’on finisse par y venir – après quelques digressions donc, je formule cette conclusion provisoire que c’est probablement parce que je ne me suis pas lancé tout à l’heure, en sortant de ce parking du centre de Paris, à pleine vitesse que je me retrouve maintenant à l’arrêt à une distance fort peu négligeable de mon point d’arrivée. Au risque de manquer de tact, je souligne ici l’écart qui me sépare de l’Achille de Zénon tant sur le plan de la vitesse (qui pour ce qui le concerne n’est jamais franchement nulle) que sur le plan de la distance à la cible, qui, pour Achille n’est, on s’en souvient, ni une base aérienne ni une zone industrielle mais une tortue partie un certain temps en avance (et qui offre dans son cas la satisfaction de toujours se réduire). Loin des paradoxes et des ratiocinations, sous l’effet de la pesanteur j’imagine, les deux aiguilles de la montre embarquée sur la planche de bord de mon véhicule indiquent six heures trente, ou dix huit heure trente, comme on voudra. Mon téléphone portable, lui, indique neuf heures moins quatre.

 

C’est que j’ai été retenu dès le départ, en haut de la rampe par laquelle on s’extrait du Parking souterrain de la rue Saint-Denis. J’avais commencé de prendre un peu d’élan, en bas, tout de suite après l’épingle à cheveux qui se situe tout de suite après la barrière de péage, bien résolu à ne pas ralentir, étant donné le retard que même intuitivement (dans mon état, je n’avais pas cru devoir me lancer dans un calcul qui aurait dû comprendre trois étapes : évaluation du temps de parcours, évaluation du temps restant, soustraction du temps de parcours et du temps restant), le retard que, disais-je, j’avais le sentiment d’avoir accumulé. J’avais considéré qu’étant donnée l’heure matutinale, les dames seraient rentrées prendre un peu de repos, les clients seraient passés chez eux changer leur linge sale pour du linge propre, les camelots auraient remballé le nécessaire à bonneteau pour compter en sous-sol le surplus de billets accumulés dans la soirée, les marchands de canettes ou de journaux à la sauvette, profitant de porter sur eux l’intégralité de leur garde-robe, dormiraient à poings fermés sur une des nombreuses bouches d’aération mises à leur disposition par la RATP, prendraient un repos bien mérité. Bref, j’avais imaginé que le quartier agité de mes pérégrinations nocturnes serait désert, offert à ma puissante accélération. Voilà comme sont les préjugés des provinciaux sur la vie parisienne !

 

En réalité, quiconque ne refreinerait pas cette pulsion de faire usage de la rampe de sortie du parking Saint-Denis comme rampe d’expulsion instantanée du centre de Paris ne manquera pas, une fois sur deux environ, de faucher une mère de famille et sa progéniture, à moins que ce ne soit, une autre fois, un député candidat à l’investiture de son parti, un joueur de flûteau au réveil ou deux sherpas égarés. Un peu plus loin, au moment où les roues avant, lancées à pleine vitesse à la faveur du décollage, retrouveront dans un crissement strident le contact avec le bitume, trois dames, pas moins, en causerie fort peu péripatéticienne au-delà des limites du trottoir de la rue du Ponceau prévu à cet effet – et qu’on aura pas vues eu égard à l’inclinaison que la rampe aura fait prendre au véhicule en vol balistique – seront les victimes de cette hâte intempestive. On l’aura compris, la dite sortie de parking jouxte l’entrée de l’école primaire où s’en vont apprendre les bébés parisiens sous l’œil attendri et maternel d’une demi douzaine de prostituées de l’équipe du matin, bien qu’il soit l’heure du chocolat, des tartines grillées, du beurre et de la confiture. Mon dieu, délivrez-nous du mal. Amen.

 

C’est la raison pour laquelle sans doute, à dessein de tempérer les empressements de sa clientèle, la gérance du susmentionné parking diffuse en boucle, mais entrecoupée de spots publicitaires vantant les services gracieusement offerts en complément de la location de place (parapluie, bicyclette), à travers des haut-parleurs crachotants, la Musique Pour Feux d’Artifices Royaux, de Haendel. Je remarquai, pour être moi-même à ce moment dans une situation proche, que la séquence musicale avait été prévue de telle longueur qu’un client garé au cinquième et dernier sous-sol (c’est-à-dire le plus profond) pourra : payer sa place à la borne située en surface, regagner sa voiture au moyen de l’ascenseur, ranger avec soin deux sacs de commission dans son coffre, attacher sa vieille mère côté passager, avant de monter lui-même et enfin sortir du parking, sans entendre deux fois la même mesure mais en ayant bénéficié toutefois, si tant est qu’il ait laissé sa vitre ouverte, de deux réclames. C’est sans doute en dissertant intérieurement sur les relations extratemporelles qui lient les feux d’artifice commandés par George II d’Angleterre et dirigé par l’artificier John Beckett aux mixages de bandes-son des parkings urbains que j’ai progressivement ralenti jusqu’à l’arrêt.

 

Le paradoxe de Zénon me fût-il venu à l’esprit à ce moment-là de mes observations et des leurs corollaires, alors que je finissais de grimper la rampe en pétaradant, comme hissé par un treuil, que j’aurais certainement retrouvé un peu de lucidité, me serais libéré de ces sonorités enjôleuses, aurais mis, enfin, un bon coup d’accélérateur, comptant sur une fortune à eux favorable pour épargner la vie des passants de la rue Saint-Denis qu’en aucun cas, de toutes façons, on ne saurait imaginer totalement innocents.

 

***

Je sais maintenant que je n’arriverai jamais. Il est neuf heures et je suis toujours à l’arrêt. Sur la N118 ou peut-être même encore en haut de cette rampe de parking qui n’en finit pas. Le premier tournant, la rue de Palestro longue et mince où des pigeons frétillants et joueurs attendent pourtant les roues de ma voiture, le boyau sous les Halles qui me donnera ma seule chance d’exulter, le pont neuf dans le brouillard, à moins que ça ne soit le Louvre, la pyramide, la tour Eiffel, la Tour aux Figures, le dernier rond-point où il était prévu que je jette un dernier coup d’œil à mon compagnon de route, avant qu’il ne tourne à gauche et moi à droite… J’aurais pu faire croire aux autres, à moi, même, qu’il ne s’agissait là que d’une étape, un épisode, que tout allait pouvoir reprendre pour finir d’arriver. Mais cela me paraît insurmontable. Alors voilà, je préfère disparaître. A trois, au troisième broutement d’essuie-glace disons, ma voiture va disparaître de la N118, et moi avec. Mon suivant pourra avancer de trois mètres.