Et quant à décider quel quartier du ciel était le moins sombre, ce n’était pas chose facile.
Samuel Beckett, Molloy
Les essuie-glaces émettent par intermittence dans l’habitacle, au déclenchement de l’automatisme, un broutement lent et plaintif, un grincement caoutchouteux qui se détache comme un pet intempestif et strident du ronronnement asthmatique qu’émet de ses milliers de moteurs au ralenti la gigantesque caravane de voitures immobiles, perdue dans le brouillard acide et les émissions carbonées. Ce matin, plus péniblement encore que d’habitude, sous la pluie hésitante et sale, la N118 constipée, par petits soubresauts douloureux, digère son fécalome mécanique. Vie de merde.
A travers les vitres embuées, je cherche en vain sur les visages de mes partenaires de route un signe de lucidité, la conscience d’appartenir au processus digestif d’un invisible et crasseux colosse. Celui-ci au contraire, à ma gauche, en costume bien mis dans sa grosse voiture à grande gueule, semble bien concentré sur son importance. Nous sommes côte à côte, arrêtés.
Une nouvelle bouffée d’angoisse me prend qui m’oblige à vérifier pour la troisième fois depuis mon départ que tout est bien en ordre dans la boîte à gants. Je me penche, j’étends le bras, j’ouvre, je vérifie, je referme, tout va bien. Ne pas être en retard maintenant.
Il parle. A personne dirait-on. Un fil pend à son oreille. Il a sans doute éprouvé, étant donnée l’heure déjà avancée de la matinée, le besoin d’appeler un supérieur hiérarchique bedonnant pour lui signaler l’inhabituelle condition de circulation, lui expliquer, tant bien que mal, qu’une nouvelle fois il sera en retard. Ou alors il prend part, avec la satisfaction de penser démontrer ainsi sa bonne maîtrise des technologies de communication – ce dont on ne manquera pas, pense-t-il, de lui être un jour reconnaissant – à une réunion qu’on lui a fait croire importante, qu’on lui a fait croire nécessiter sa minuscule présence.
Il est détendu pourtant. Sa main qui caresse son visage pendant qu’il parle, ses doigts qui investissent le nez et les oreilles en manière de dernière et systématique vérification, trahissent cette décontraction. C’est donc avec sa femme qu’il s’entretient. Il a déposé les enfants à l’école, comme d’habitude. Il a croisé Madame unetelle – un anniversaire samedi prochain, un pull oublié samedi dernier – les clés dans la boîte aux lettres, le chèque à la banque et puis il est maintenant dans les insupportables embouteillages de la N118, il ne fallait pas partir si tard, il le savait, voilà, à ce soir. Il raccroche. Il met la radio un peu plus fort : il a raté, malgré qu’il tendait l’oreille en même temps qu’il hâtait son rapport, le volet politique intérieur d’une revue de presse assez excitante par ailleurs, une saillie drolatique à retenir pour briller un peu au moment du déjeuner, dix-huit mesures du quartet Hoffmeister. Il semble, du coup, un peu agacé par ce coup de téléphone qu’il vient d’achever, mais je le vois maintenant qui se détend à nouveau ; il se recale dans son siège, il effectue sur son tableau de bord quelques réglages. Une esquisse de sourire satisfait sur son visage, enfin, m’assure qu’il jouit d’une acoustique d’essuie-glace supérieure à la mienne.
Il ressemble – est-ce étrange ? – à ce type que j’ai croisé tout à l’heure, à Paris. Je ne l’ai pas bien vu : je courais. Lui aussi, avec derrière lui deux fillettes ébouriffées ballotant dans l’air, suspendues à ses bras, accrochées par les mains, effarées. Le tableau m’avait parût incongru. Etait-ce que l’impression d’énergie forcenée et incroyablement tendue qui s’en dégageait détonnait dans mon cerveau léthargique, ou qu’une famille se pût trouver dans un pareil endroit choquait-il mon entendement provincial, je ne saurais le dire à présent.
Je m’étais réveillé tard dans un hôtel miteux de la rue Saint-Denis. J’étais monté avec une dame de moi inconnue quelques minutes auparavant, mais qui m’avait rapidement séduit – je me demande à présent pourquoi et cette question méritera assurément d’être minutieusement approfondie en temps voulu – avec trois mots et deux ustensiles pendant à sa ceinture. Elle était partie, depuis longtemps sans doute, repoussée par une haleine alcooleuse que je n’avais pas même pris le temps de soigner avant de m’allonger sur le dessus de lit. Je ne me souviens d’ailleurs plus de grand-chose de ce qui s’est passé après l’ascension des trois étages malodorants. Des petits jeux dégoutants sans doute. Et puis comme un coup de merlin derrière la tête qui m’a plongé dans un profond sommeil. Elle m’avait donc laissé là, sans souci de mon agenda, peu reconnaissante de la somme dispendieuse que je lui avais sans doute concédée et dont je ne comptais que maintenant, dans mon portefeuille et par soustraction, la valeur approximative.
Avant de quitter l’hôtel et malgré le retard déjà pris, j’avais cru devoir, au double motif de dissiper la pâte épaisse qui avait pris dans mon crâne la place du cerveau, et d’inspirer à mon hôtesse les attributs de la meilleure respectabilité, commander un café au bar. C’était un de ces bars graisseux où les avant bras collent au comptoir. Les bouteilles de vermouth et de vins cuits, sur les étagères en formica rose, présentaient leurs étiquettes jaunies par le temps et les vapeurs de friture, rappelant à la vieille, assise sur une chaise derrière le comptoir, la rareté de la clientèle, la maigreur du chiffre d’affaires. La tenancière était fripée, l’œil sombre, le verbe rare, vêtue pour ce qu’on en pouvait voir d’une blouse lustrée et d’un foulard crasseux. Elle s’était levée avec peine, sortant de l’ombre où elle avait aménagé son observatoire, traînant nonchalamment des chaussons élimés, et avait entrepris de me passer un café. Progressivement, je prenais conscience qu’elle ne serait pas celle qui m’apporterait ce matin le réconfort dont j’avais besoin.
Deux tables carrées, en formica elles aussi, deux fauteuils de jardin blancs et une chaise au cannage percé constituaient dehors, la terrasse de fortune de cet établissement. Un vieux se tenait là, attablé malgré la fraîcheur, devant un café au lait. Il semblait n’avoir pas bougé depuis hier soir, avec le même visage impassible et triste auquel j’avais alors adressé un sourire hilare d’ivrogne énamouré. Il échangeait avec le chien couché à ses pieds des coups d’œil mornes et complices, invectivait aussi, de temps en temps, en arabe, la femme – sa femme – derrière le comptoir. Le meilleur client de l’hôtel-bar Le Globe en était également le patron.
Le café était imbuvable ; la mouture était passée à travers le filtre. Je l’ai ingurgité puis je me suis frayé un chemin entre le comptoir et le flipper. Un monumental flipper électrique à la décoration fluorescente. J’imagine qu’il avait été un jour branché, à cette époque où les yeux de la patronne brillaient derrière le bar, quand elle rêvait encore de fortune, peu après que, jeune épouse, son beau, son ambitieux mari l’avait convaincu des immanquables succès que leur rapporteraient l’émigration en métropole, la gestion d’un commerce – peu importe quoi – au cœur de l’opulente capitale ; ils commenceraient petit, puis ils s’agrandiraient, encore et encore : à Paris, les affaires vont vite. Oui, c’est lui sans doute qui l’avait convaincue, elle, que leur avenir ne pouvait pas se construire dans ce bled misérable et laid de la banlieue d’Alger. Le bled exécré de leurs jeux d’enfants dans la poussière. La mémoire des ruelles de terre battue qui faisait le décor de cette pauvre jeunesse s’est dissoute, à force d’années, dans les pavés blancs et les néons multicolores des sex-shops de la rue Saint-Denis. Le souvenir de la casbah s’est dissipé dans les vapeurs de frites de l’hôtel du Globe, bien avant d’atteindre l’horizon.
A la sortie de l’établissement, derrière une palissade de tôle ondulée, verte et grise, s’est dressé comme je sortais, fantomatique avec ses ouvertures de fenêtres béantes et sombres, la façade d’un immeuble gigantesque et déliquescent attendant le secours d’un bienfaisant promoteur, prêt à parier sur la métamorphose de ce résidu de cour des miracles. Au-dessus, dans l’étroite saignée de ciel dégagée par la hauteur de la rue, poussés par le vent d’ouest, des nuages épais et prometteurs s’avançaient, lents comme une armée romaine, en donnant l’illusion optique étrangement rassurante que la ruine s’écrasait sur la terrasse.
A la faveur d’un hoquet, un espace se libère devant moi dans le boyau routier, qui me permet d’enclencher la première, puis la deuxième, après celui de devant, avant celui de derrière. Je suis aussi l’anneau géant d’un lombric géant, et avec mes amis anneau de devant et anneau-de-derrière, nous venons d’effectuer une ample reptation. En quelques secondes le mouvement est effectué et nous nous arrêtons, chacun notre tour et dans l’ordre inverse de nos départs, dans un petit frisson satisfait. Il est neuf heures moins cinq. Il me reste cinq minutes.
Dans l’autre sens, on fonce. Ça dégringole comme une diarrhée. Les automobilistes descendants me font tous un petit signe de la main, en me regardant fixement dans les yeux. A force de les observer depuis le bas de la côte et de tenir mentalement une comptabilité minutieuse, j’ai constaté qu’ils se rangeaient en deux catégories de tailles strictement équivalentes, selon la nature de leur sourire : le groupe des sourires compatissant, et le groupe des sourires narquois. Strictement équivalents en nombre mais pas en sexe : le deuxième groupe, en première approximation, m’a paru compter davantage de femmes. Dans les deux cas ils sourient, ils sourient de ma posture fâcheuse et de mon avenir si peu enviable. Mais moi je ris à l’intérieur, et je rirai le dernier, parce que je sais que tous, sans exception seront avalés par l’abominable Gastrovolve géant bleu et rouge qui les attend bouche béante, en bas. Et plus ils vont vite, plus ils seront digérés doucement. Condamné à l’exil sur l’île Saint-Germain en 1988 (sous couvert de préservation des bonnes mœurs et de la morale publique, cette condamnation était en réalité – en tout cas j’en formule l’hypothèse – une manière de représailles à la réélection de François Mitterrand), le monstre aux mille têtes s’est en effet échappé ce matin (on imagine une évasion organisée depuis l’extérieur mais pour le moment il est difficile d’être plus précis dans les conjectures) et s’est posté, affamé, en bas de la N118, gueule ouverte comme je viens de le dire.
Moi aussi, dans un an, je descendrai la N118. J’irai à rebours chercher l’amour, jusque dans ce quartier que j’ai laissé ce matin. Ce sera un plaisir de commencer, de recommencer comme ça, en fouettant d’une dépression désinvolte, aérienne, les herbes folles qui comblent cet inutile espace entre les deux rails de sécurité rouillés. En sept minutes et trente trois secondes j’atteindrai le bas de côte, et le virage à droite qui donne sur les quais de la rive droite. Bien avant la capitale, je passerai devant l’île Seguin qui sera devenue une étendue verte et paisible où paîtront d’un mélange épais ray-grass/pâturin riche et particulièrement nourrissant, pour le profit d’absolument personne, une demi-douzaine de moutons importés d’Irlande, sept chèvres tibétaines et, surtout, neuf vaches de Salers à la rousseur épaisse et aux reflets dorés qui réchaufferont chaque soir, par le simple spectacle de leur pâture et par anticipation, les travailleurs fourbus d’industrie qui, côté Boulogne ou côté Billancourt, longeront les quais vers leur bol de soupe tiède et leurs chaussons molletonnés. Mes lecteurs, que je n’aurai pas trouvé ailleurs que dans mon entourage et que je suppose par conséquent de culture rurale, voire paysanne, n’ignorent probablement pas que la femelle de la race bovine dite Salers pâtit (dans notre monde productiviste) de ce handicap qu’il lui faut la présence de son veau pour produire son lait. Je formule cette hypothèse darwiniste que la Salers se situe en réalité sur une branche intellectuellement particulièrement développée de la famille des bovidés, qu’elle constitue en somme une variante entre la vache et la survache. Qui ne se laisse pas traire par le premier venu ni sans condition. Pour les amateurs passionnés, on imagine le champ fantasmagorique incroyable qu’ouvre la perspective de l’émergence d’une survache résolument libre, définitivement affranchie (je réserve à ces seuls amateurs, en marge du présent récit, mais disponibles sur simple demande, mes propres développements sur le concept de survache.)
Je propose donc à la ville de Boulogne, par la présente, après le désistement de je-ne-sais-plus-quel-chef-d’entreprise-verreux-Pinault-ça-me-revient, cet ambitieux projet pour l’île Seguin : mettre en prairie l’intégralité de la superficie de l’île et la réserver à l’usage des animaux susmentionnés qu’on aura choisis robustes et d’entretien facile, à l’exclusion de toute activité productiviste de quelque nature qu’elle soit. L’accès à l’île sera réservé aux quelques vétérinaires et personnels en charge du soin des animaux. Aucune piste, aucun sentier ne sera construit ni pour activité sportive, ni pour promenade ni pour tout autre loisir. Le site ne sera pas utilisé pour exposition d’œuvre d’art, monumentale ou pas. Un bail de soixante-douze ans sera proposé sous ce règlement, avec clause de tacite reconduction.
A mesure que j’approche de ma destination il me semble que j’avance moins vite, de sorte que je conçois, dans un magma d’autres méditations plus ou moins absurdes par ailleurs, que si les progrès historiques de l’esprit humain n’avaient pas été si rapides dans le domaine des paradoxes, il pourrait se trouver aujourd’hui, sur cette route, un automobiliste observateur et malicieux pour inventer celui-ci qu’une voiture partant lancée à toute allure du centre de Paris n’atteindra jamais Villacoublay. Après quelques digressions sur le cirque et ses faiblesses dans le monde contemporain, que je préfère là encore épargner à mon lecteur dans la mesure où, soit qu’il sera de culture plutôt paysanne comme j’en formulais plus tôt l’hypothèse – auquel cas les développements sur le cirque seront peu susceptibles de l’intéresser – soit qu’il aura fait déjà un bel effort pour atteindre ce stade de sa lecture et souhaitera qu’on en vienne rapidement aux faits – si tant est toutefois qu’on finisse par y venir – après quelques digressions donc, je formule cette conclusion provisoire que c’est probablement parce que je ne me suis pas lancé tout à l’heure, en sortant de ce parking du centre de Paris, à pleine vitesse que je me retrouve maintenant à l’arrêt à une distance fort peu négligeable de mon point d’arrivée. Au risque de manquer de tact, je souligne ici l’écart qui me sépare de l’Achille de Zénon tant sur le plan de la vitesse (qui pour ce qui le concerne n’est jamais franchement nulle) que sur le plan de la distance à la cible, qui, pour Achille n’est, on s’en souvient, ni une base aérienne ni une zone industrielle mais une tortue partie un certain temps en avance (et qui offre dans son cas la satisfaction de toujours se réduire). Loin des paradoxes et des ratiocinations, sous l’effet de la pesanteur j’imagine, les deux aiguilles de la montre embarquée sur la planche de bord de mon véhicule indiquent six heures trente, ou dix huit heure trente, comme on voudra. Mon téléphone portable, lui, indique neuf heures moins quatre.
C’est que j’ai été retenu dès le départ, en haut de la rampe par laquelle on s’extrait du Parking souterrain de la rue Saint-Denis. J’avais commencé de prendre un peu d’élan, en bas, tout de suite après l’épingle à cheveux qui se situe tout de suite après la barrière de péage, bien résolu à ne pas ralentir, étant donné le retard que même intuitivement (dans mon état, je n’avais pas cru devoir me lancer dans un calcul qui aurait dû comprendre trois étapes : évaluation du temps de parcours, évaluation du temps restant, soustraction du temps de parcours et du temps restant), le retard que, disais-je, j’avais le sentiment d’avoir accumulé. J’avais considéré qu’étant donnée l’heure matutinale, les dames seraient rentrées prendre un peu de repos, les clients seraient passés chez eux changer leur linge sale pour du linge propre, les camelots auraient remballé le nécessaire à bonneteau pour compter en sous-sol le surplus de billets accumulés dans la soirée, les marchands de canettes ou de journaux à la sauvette, profitant de porter sur eux l’intégralité de leur garde-robe, dormiraient à poings fermés sur une des nombreuses bouches d’aération mises à leur disposition par la RATP, prendraient un repos bien mérité. Bref, j’avais imaginé que le quartier agité de mes pérégrinations nocturnes serait désert, offert à ma puissante accélération. Voilà comme sont les préjugés des provinciaux sur la vie parisienne !
En réalité, quiconque ne refreinerait pas cette pulsion de faire usage de la rampe de sortie du parking Saint-Denis comme rampe d’expulsion instantanée du centre de Paris ne manquera pas, une fois sur deux environ, de faucher une mère de famille et sa progéniture, à moins que ce ne soit, une autre fois, un député candidat à l’investiture de son parti, un joueur de flûteau au réveil ou deux sherpas égarés. Un peu plus loin, au moment où les roues avant, lancées à pleine vitesse à la faveur du décollage, retrouveront dans un crissement strident le contact avec le bitume, trois dames, pas moins, en causerie fort peu péripatéticienne au-delà des limites du trottoir de la rue du Ponceau prévu à cet effet – et qu’on aura pas vues eu égard à l’inclinaison que la rampe aura fait prendre au véhicule en vol balistique – seront les victimes de cette hâte intempestive. On l’aura compris, la dite sortie de parking jouxte l’entrée de l’école primaire où s’en vont apprendre les bébés parisiens sous l’œil attendri et maternel d’une demi douzaine de prostituées de l’équipe du matin, bien qu’il soit l’heure du chocolat, des tartines grillées, du beurre et de la confiture. Mon dieu, délivrez-nous du mal. Amen.
C’est la raison pour laquelle sans doute, à dessein de tempérer les empressements de sa clientèle, la gérance du susmentionné parking diffuse en boucle, mais entrecoupée de spots publicitaires vantant les services gracieusement offerts en complément de la location de place (parapluie, bicyclette), à travers des haut-parleurs crachotants, la Musique Pour Feux d’Artifices Royaux, de Haendel. Je remarquai, pour être moi-même à ce moment dans une situation proche, que la séquence musicale avait été prévue de telle longueur qu’un client garé au cinquième et dernier sous-sol (c’est-à-dire le plus profond) pourra : payer sa place à la borne située en surface, regagner sa voiture au moyen de l’ascenseur, ranger avec soin deux sacs de commission dans son coffre, attacher sa vieille mère côté passager, avant de monter lui-même et enfin sortir du parking, sans entendre deux fois la même mesure mais en ayant bénéficié toutefois, si tant est qu’il ait laissé sa vitre ouverte, de deux réclames. C’est sans doute en dissertant intérieurement sur les relations extratemporelles qui lient les feux d’artifice commandés par George II d’Angleterre et dirigé par l’artificier John Beckett aux mixages de bandes-son des parkings urbains que j’ai progressivement ralenti jusqu’à l’arrêt.
Le paradoxe de Zénon me fût-il venu à l’esprit à ce moment-là de mes observations et des leurs corollaires, alors que je finissais de grimper la rampe en pétaradant, comme hissé par un treuil, que j’aurais certainement retrouvé un peu de lucidité, me serais libéré de ces sonorités enjôleuses, aurais mis, enfin, un bon coup d’accélérateur, comptant sur une fortune à eux favorable pour épargner la vie des passants de la rue Saint-Denis qu’en aucun cas, de toutes façons, on ne saurait imaginer totalement innocents.
***
Je sais maintenant que je n’arriverai jamais. Il est neuf heures et je suis toujours à l’arrêt. Sur la N118 ou peut-être même encore en haut de cette rampe de parking qui n’en finit pas. Le premier tournant, la rue de Palestro longue et mince où des pigeons frétillants et joueurs attendent pourtant les roues de ma voiture, le boyau sous les Halles qui me donnera ma seule chance d’exulter, le pont neuf dans le brouillard, à moins que ça ne soit le Louvre, la pyramide, la tour Eiffel, la Tour aux Figures, le dernier rond-point où il était prévu que je jette un dernier coup d’œil à mon compagnon de route, avant qu’il ne tourne à gauche et moi à droite… J’aurais pu faire croire aux autres, à moi, même, qu’il ne s’agissait là que d’une étape, un épisode, que tout allait pouvoir reprendre pour finir d’arriver. Mais cela me paraît insurmontable. Alors voilà, je préfère disparaître. A trois, au troisième broutement d’essuie-glace disons, ma voiture va disparaître de la N118, et moi avec. Mon suivant pourra avancer de trois mètres.