Les Ricochets - 6

 

Le développement de cette révélation axiomatique conduit Blancheau à l’hypothèse que l’aller-retour n’est peut-être pas unique, qu’il n’est peut-être pas seulement d’ici et maintenant mais qu’il pourrait succéder à d’autres allers-retours non révélés, et pourquoi pas à une infinité d’allers-retours incessants, que la même absence de trace et de souvenir aura rendu depuis toujours indécelables à son esprit, de sorte que Blancheau ne serait pas plus Blancheau que la vieille Boucle d’Or en sari rouge, dont pourtant il ne connait rien qu’une aventure de jeunesse, mais en laquelle et de manière tout à fait symétrique il n’a pas d’autre connaissance d’Hicham Blancheau que peut-être, au hasard d’un coup d’œil perdu entre deux appels muets à son chien pour qu’il relâche sa traction, cette image d’un homme enchifrené par l’hiver et les larmes, s’échinant maladroitement à faire des ricochets. Floc.

 

Hicham Blancheau est sûr maintenant qu’il a réussi un ricochet. Un rebond déjà eut suffit ; deux lèvent pour toujours à l’endroit de la performance les réserves que finissent par susciter parfois, avec le temps, les soupçons pesant sur la mémoire visuelle. Cette certitude se diffuse rapidement en un soulagement général dont la portée dépasse de loin les limites du tracas causé par le défi du ricochet. Comme il fait un pas pour capter plus longtemps la lévitation parabolique du galet, il sent le sable crisser sous ses pieds nus.

 

 

A suivre…

Les Ricochets - 5

 

Il lutte avec plus ou moins de succès contre le retour à son esprit de la mémoire de Victoria, se perd aussi dans les évocations fantasmagoriques de la vieille Boucle d’Or dont il pensait s’être pour toujours débarrassé sur le divan de la rue de l’Abbé-Graussois quand il reprend, d’abord inconsciemment, ses tentatives de ricochets. J’ai bien dit « d’abord », parce que rapidement, ces images étrangement juxtaposées s’agglutinent pour former une pâte mentale homogène dont la densité et l’élasticité s’établissent dans la conscience d’Hicham en modèle du jet espéré. A ce moment, l’intuition d’un fil tendu et bondissant comme un ricochet entre ces personnages, chacun improbable et tous ensembles réunis invraisemblables, est déjà naissante dans l’esprit de Blancheau, comme une bulle d’azote microscopique dans le cerveau d’un plongeur fou.

 

Hicham cherche des yeux la vieille en même temps que son bras arme un nouveau lancé. Elle n’est plus là, ni le chien et seule une bande de sable fourragé, enchevêtrée dans les rochers, atteste encore le passage du convoi. Dans la froideur humide de cette plage normande, une sensation chaude de solitude inonde Hicham. Floc.

 

Comme un morceau de l’esprit d’Hicham, accroché à son oreille, enregistre là-bas le rebond sur l’eau du petit galet (le premier) un autre conçoit en un éclair cette idée abracadabrante qu’il est lui-même la vieille disparue. Plus précisément : qu’il l’a été, qu’il vient de l’être fugitivement et ne l’est plus, revenu dans le même temps ou presque à la conscience et au corps d’Hicham Blancheau tentant – réussissant même peut-être – des ricochets sur la plage de Granville, sans souvenir ni trace de son voyage en la vieille. Qu’on ne s’y méprenne pas : l’idée n’a pas la couleur de l’étrange. C’eût été le cas, peut-être, si Blancheau avait eu la sensation d’un retour à soi, la réminiscence d’une raideur articulaire ou d’un voyage en sari sur une plage ramoitie par la marée montante après la pluie, un bout de vague souvenir d’avoir été bringuebalé au bout d’une laisse par un chien fauve indifférent aux ébrillades, un relent d’angoisse sénile. Mais il n’y a rien de tout cela dans l’esprit d’Hicham Blancheau. Il a été la vieille tirée par son chien, il est redevenu Hicham Blancheau, c’est tout. Le galet est déjà loin mais laisse encore voir à Hicham, par le reflet d’un frisson rasant la surface de l’eau, comme les signes d’une jubilation prolongée.

 

A suivre…

Les Ricochets - 4

 

Peu après que la lucidité a écarté dans l’esprit d’Hicham cette hypothèse, un chien fauve de race cocker surgit de derrière le rocher, la gueule ouverte tendue vers le large, et se désigne comme l’auteur de l’anhélation bestiale. Le déséquilibre du chien vers l’avant est compensé à l’arrière et par l’entremise d’une courte laisse par le déséquilibre symétrique d’une petite dame légère, vêtue d’un sari rouge laissant voir des bras flétris et pâles. L’attelage hexapode trépide mais progresse cependant à petits pas, dont bientôt les empreintes sur le sable mollet, comme celles plus petites des goélands, ne laisseront plus saisir aucun but.

 

Les cheveux de la vieille ne sont pas, comme c’est habituellement le cas lorsqu’un certain âge est passé qui leur a fait perdre le minimum de souplesse présentable, coupés ou attachés en chignon : la chevelure vole libre et blanche, laissant voir parfois sur certaines boucles chétives les vestiges de reflets blonds. C’est la juxtaposition de ses faibles irradiations et des évocations d’ours par les rochers qui ramènent à la mémoire de Blancheau deux questions de toute petite enfance douloureusement restées sans réponse et relatives au conte « Boucle d’or et les trois Ours » que sa nourrice avait pris l’habitude de lui raconter tous les mercredi après-midi avant la sieste : - Pourquoi la famille Ours, dont il est suggéré à plusieurs reprises qu’elle s’oblige à une discipline de vie assez rigoureuse, est-elle partie en promenade la soupe servie mais pas bue? - Qu’est devenue Boucle d’Or après s’être enfuie de la maison des Ours?

 

La frustration de ces questions sans réponse avait grossi dans l’inconscient secret de l’enfant à mesure que s’estompait leur souvenir dans la mémoire consciente de l’adolescent, de sorte que l’adulte était déjà solide quand elle lui fût révélée par la psychanalyste et prostituée Victoria Lee.

A suivre…

Les Ricochets - 3

 

Toujours est-il qu’il est là, au bout de l’estran froid que grignotent à grand peine les vaguelettes essoufflées et jaunies de la Manche endormie, caressant de ses doigts attentifs un premier galet râpeux couleur d’os. Il décortique mentalement la mécanique du lancer qu’il va entreprendre, décompose, synthétise, anticipe les vents contraires et les remous, prévoit les incidences, organise les girations, vérifie l’absence de témoin. Il est pour ainsi dire à son affaire.

 

Le premier jet n’est pas, loin s’en faut, à la hauteur de cette application. Le bras est gourd, le geste gauche, le mouvement disgracieux, la trajectoire du caillou finalement parabolique et molle, loin de ces cordes merveilleusement tendues qui portent, dès la main quittée, dans leur vibration discrète et nerveuse, la promesse de rebonds virevoltants. Mais Hicham ne renonce pas et pendant près de trois quarts d’heure, mille fois recommence. Il analyse, met en perspective lancers et trajectoires, corrige ses appuis, rapetasse son geste, n’interrompant les tentatives que pour prendre parfois une inspiration plus profonde dans l’espoir d’y puiser le génie céleste d’un geste agile et aérien.

 

Un halètement lourd et approchant contraint Blancheau, quarante et une minutes après sa première et lamentable tentative, à renouer contact avec le monde, à redécouvrir la plage et les rochers d’abord, à sentir l’épaisseur de l’humidité ensuite, à chercher du regard enfin, l’origine de ce souffle avide et rauque, laquelle se dévoilera d’abord par une nue rasante surgissant par saccade de derrière un gros rocher noir et dans une disposition telle qu’Hicham, l’espace de l’instant qui lui est encore nécessaire à dissiper les dernières brumes de la concentration, croit qu’un ours de chair et d’os s’est égaré sur la plage.

 

A suivre…

Le jardin des délices - Chapitre 4 - Le stylo

 

Je marche sur la digue. C’est une digue étrange. Les flancs sont de béton lisse. A gauche, affleurant presque le niveau de la promenade, les ridules d’une brise timide viennent émettre un petit clapotis ridicule. A droite, en contrebas, de longues serres, toutes pareilles, étendent à perte de vue leur demi-cylindre bâchés, perpendiculairement à la digue. Depuis treize soirs, je me promène là. J’observe sur la digue les promeneurs, souvent solitaires et autour des serres, des hommes en combinaisons blanches s’appliquer à nettoyer la terre de leurs outils avant, soit de les ranger et de rentrer chez eux, soit de les porter à un vieux rémouleur, toujours installé là à les attendre, assis sur une vieille caisse en bois renversée.

 

Aujourd’hui il n’y a personne. Pas d’homme en combinaison. Pas de promeneur solitaire. Pas de rémouleur. Je suis seul. Les bruits de la fête me parviennent maintenant distinctement, d’au-delà des serres : Quelques encouragements, quelques applaudissements, quelques clameurs admiratives. Quelques rires. C’est là qu’ils sont tous : à la fête de la Saint-Gabriel.

 

Je m’étais assoupi et j’ai fait ce rêve, d’où le chat de son regard curieux m’a sorti. Il était sur le lit, assis près de mon visage, observant tour à tour mon éveil et l’entrebâillement de la fenêtre. Je me suis levé et j’ai fermé cette fenêtre. De l’autre côté du lit je me suis approché du tableau où à mon regard conscient des scènes sont apparues pour la première fois. J’ai voulu sortir de la chambre. Comme j’étais déjà dans l’encadrement de la porte, le chat s’est levé pour me suivre. Alors, sans y avoir vraiment réfléchi, j’ai fait un pas rapide vers le salon et j’ai claqué la porte derrière moi, enfermant le chat. Avec un fauteuil, j’ai bloqué la poignée.

 

Sur la table du salon, dans le bol, les glaçons brillaient à peine. Je suis sorti par la baie vitrée que j’ai laissée ouverte, par le jardin, vers la digue. Je regarde la mer.

 

Je sors de la poche intérieure de ma veste le stylo avec lequel j’écris cette histoire. Sous le corps du stylo, dans la longueur duquel sont inscrites l’ensemble de ses caractéristiques, une partie transparente, celle par laquelle on agrippe aussi le stylo, permet de mesurer approximativement l’état du réservoir d’encre. Face à la mer et au soleil couchant, je positionne verticalement le stylo devant mes yeux, pointe vers le bas. Encore une fois. Le niveau d’encre – le bas du ménisque bleu nuit – se situe un demi-centimètre en dessous du corps opaque, soit aussi un centimètre et demi, pas davantage, au dessus de la mine. Je me dis : on ne prend conscience de la mortalité de son stylo que lorsqu’apparaît le ménisque sous le corps opaque. Et encore : on ne s’en souci guère d’habitude, il y a d’autre stylos, la réserve de stylos est inépuisable. Et aussi : on perd souvent le stylo avant de parvenir à l’user jusque là. Combien de mots pourrais-je encore écrire avec ce centimètre et demi d’encre ? Saurais-je les choisir ? C’est une si grande responsabilité…

 

Je range mon trésor dans ma poche.

 

Je n’aurais jamais dû posséder ce stylo. Parce que ça commence comme ça ici. On arrive dans un grand hall, comme un gigantesque gymnase éclairé aux néons. On arrive et il y a déjà plein de gens qui attendent, serrés les uns contre les autres. Une ligne blanche au sol marque au milieu du hall la limite que les nouveaux entrants, en observant le comportement de ceux arrivés peu avant, comprennent ne pas devoir dépasser. Au fond du hall, loin derrière la ligne blanche, sont alignés une cinquantaine de guichets constitués chacun d’une table sur tréteaux et séparés par des petites cloisons en contre-plaqué blanc. Des hôtesses sont assises derrière les guichets, qui de loin ressemblent toutes un peu à Marie-France. Au-dessus de chaque hôtesse, en lettres rouges luminescentes suspendues en l’air, des noms s’affichent en même temps qu’un haut-parleur les égraine. De ce côté-ci de la ligne, en attendant son tour, on observe là-bas ceux qui ont été appelés. Après qu’il s’est approché, l’hôtesse semble prononcer au nouveau venu un bref discours, après quoi il se déshabille intégralement et dépose, dans un panier en bois blanc préalablement posé à droite de sa chaise, ses vêtements ainsi que tous les objets qu’il possédait à son arrivée. Il passe derrière la table, s’arrête devant l’hôtesse qui opère une minutieuse inspection, puis est invité à sortir par une petite porte située derrière chaque guichet. Un manutentionnaire en combinaison grise, sur un tricycle équipé d’une petite benne, passe alors, prend le panier de bois blanc rempli du linge et des objets, qu’il remplace par un panier vide. Un nouveau nom s’affiche. Le haut-parleur appelle. Le manutentionnaire entreprend, à vitesse lente et régulière sur son tricycle, un parcours rigoureux qui le conduira précisément et sans jamais entrer en collision avec les appelés, à droite du hall où, après une dernière et précise petite marche arrière, il actionnera la manette de la benne dont le contenu basculera sur le haut d’un court toboggan en bas duquel une porte s’ouvrira brièvement pour laisser passer dans un sens le panier, dans l’autre le souffle rauque et le rougeoiement d’un four.

 

C’est comme ça que ça commence, normalement. C’est donc dans ce four qu’aurait dû finir mon stylo, comme tous les objets et tous les stylos qui accompagnent jusque dans ce hall leur propriétaire, depuis la nuit des temps.

 

Mais je suis mort le 16 septembre 2007, le jour de l’attentat de la station Châtelet - Les Halles, le jour aussi du tremblement de terre de Buenos-Aires. Ça faisait beaucoup de monde dans le grand hall. Je suis mort le 16 septembre 2007, à 13 jours de la Saint-Gabriel et beaucoup de guichets étaient fermés. On était tassés, vraiment. Une ligne blanche de fortune, au-delà de la première, plus près des guichets, avait été dessinée d’un sparadrap pour nous faire de la place. On était tassé, quand même.

 

Dans la cohue, on échangeait des informations. Certains nouveaux arrivants, morts doucement dans leur sommeil ou tués d’un coup par derrière, ne savaient même pas qu’ils étaient morts : on leur disait, ils s’étonnaient, mais ne semblaient pas troublés par la révélation. Les plus anciens, plus près des guichets, pensaient savoir qu’on était ici au paradis. Les manifestations de joie à cette nouvelle-là étaient plus marquées : on riait, on étouffait des petits cris discrets, certaines femmes même, entonnaient doucement des cantiques.

 

La bagnoire aux rutabagas

 

J’ai rempli la baignoire de rutabagas un peu jaunes et déjà mous. Quand les choux furent au niveau du rebord, j’ai continué d’entasser avec plus de soin, jusqu’à faire un édifice pyramidal à l’équilibre précaire. Sur le sommet de cet assemblage, j’ai versé plusieurs centaines de litres de pétrole brut, comme pour faire un potage. Le liquide épais a disparu au fur et à mesure dans les interstices fractals laissés par les choux mous.

Dans cette baignoire à pieds il m’est arrivé autrefois de japper comme un griffon. Ce temps est révolu. Autour du montage j’ai construit un château fort, gigantesque et tout neuf, où je suis reclus et médite assez profondément.

 

Les Détectives - Chapitre 1

 

 

Ce qui est grave
est que nous savons
qu’après l’ordre
de ce monde
il y en a un autre.
Quel est-il ?
Nous ne le savons pas.

Antonin Artaud, Pour en finir avec le jugement de dieu

 

En d’autres temps et en situation de pareil désarroi, Jean-Baptiste Poitevin, après qu’il se fût levé pour fermer violemment la porte vitrée de son bureau puis rassis en face d’elle dans son fauteuil, aurait pour se détendre joué quelques minutes à identifier les ombres chinoises de ses collègues passant dans le couloir pour se rendre ou revenir des toilettes, aurait sans doute aussi profité des répits qu’offre cette première distraction pour articuler les syllabes imprimées à l’envers de cette inscription : Jean-Baptiste Poitevin, Détective Privé, et sa poitrine se serait gonflée de la même fierté qu’au premier jour. Mais cet après-midi, quelque chose ne tournait pas rond.

 

Au cabinet de détectives privés D., en raison d’un chiffre d’affaire moins soutenu que par le passé et sur le déclin duquel nous aurons peut-être l’occasion de revenir, la comptabilité était assurée par les détectives eux-mêmes, à tour de rôle. Victoire, arrivée depuis cinq mois au cabinet, devait ainsi réaliser son premier bilan mensuel ce 30 avril. Mais Victoire avait appelé ce matin pour annoncer qu’indisposée, elle était contrainte de garder le lit (en réalité, Victoire avait lié connaissance la veille au soir avec Moon77 sur un site de discussion par internet et s’était couchée le sang bouillonnant à l’heure habituelle de son départ pour la rue du Louvre ; Moon77 quant à lui ne s’était pas couché du tout, perturbé plus que de coutume par une nuit de mensonges plus ou moins réussis sur sa vie trépidante entre un poste très exposé au ministère de l’intérieur et une passion chronophage pour la sculpture ; personne au cabinet D. n’aura jamais le moindre doute sur la version exposée par Victoire). C’est donc à Jean-Baptiste, théoriquement en charge du mois de mai, que la tâche du bilan comptable échut.

 

Après l’annonce de cet imprévu, il avait de mauvaise grâce pêle-mêlé sur son bureau les doubles des notes d’honoraires de ses cinq collègues, ainsi que les quelques coutumières considérations financières écrites par monsieur D. lui-même et censées alimenter le sous-dossier « perspectives de croissance », dont l’état embryonnaire persistant, par le résultat d’une entente tacite entre les cinq détectives, avait été jusqu’à ce jour dissimulé à leur patron. Il n’était pas sorti déjeuner, préférant mettre au propre ses tableaux de chiffres afin de les pouvoir saisir plus commodément ensuite dans le système informatique. C’est le blocage sévère de ce dernier, un peu plus tard dans l’après midi et comme il commençait à entrevoir la fin de sa corvée, qui conduisit Jean-Baptiste Poitevin au désarroi et à la claustration.

 

Pendant trois minutes, il avait tâché de se concentrer sur l’exercice dit « du tunnel », mis au point et enseigné quinze ans plus tôt par monsieur D. au stagiaire Poitevin. La vocation théorique de l’exercice du tunnel est de donner, par un processus mental d’effaçage-reconstruction des indices et données clés, une inflexion significative à une enquête piétinante. Pratiquement, l’exercice consiste à purger le cerveau de toute pensée et à prolonger le plus longtemps possible cet état de vide mental. Il est utile de préciser que les pensées se divisent, toujours selon monsieur D., en deux catégories : les idées essentielles et les idées parasites. Les unes comme les autres doivent être évacuées pour espérer arracher l’enquête à son enlisement. Monsieur D. était parvenu, à force de travail mais sur les bases de capacités naturelles solides, à exceller dans l’exercice du tunnel, faisant l’admiration de son entourage et en particulier celle de sa femme, de sa fille unique et de Gwenaëlle. Jean-Baptiste lui, la plupart du temps, n’arrivait à vidanger que les idées essentielles, qu’un surcroit d’idées parasites venait malheureusement aussitôt remplacer. C’est sur le constat d’un nouvel échec que Jean-Baptiste renonça donc, au bout de trois minutes, à la poursuite de ses efforts.

 

Il ouvrit à sa droite le tiroir inférieur de son bureau et en sortit une pile de Pif vieillie. Il coupa la pile de Pif comme on coupe un jeu de cartes avant de distribuer, et se saisit du numéro 387 daté du 26 juillet 1976 que le hasard lui avait ainsi proposé. A la lecture de cette date, Jean-Baptiste eut une pensée fugitive, à peine consciente, pour la deuxième place de Raymond Poulidor derrière Lucien Van Impe dans le Tour de France de cette année-là, et par un cheminement intellectuel assez cohérent mais qu’il serait trop long de rapporter dans une si petite histoire, le souvenir lui revint de la liste de courses confiée ce matin même par madame Poitevin, sa mère, et pliée en quatre dans la poche ticket de son blazer. Ces deux dernières évocations ne contribuèrent pas à relâcher l’étreinte de ses angoisses. Il tourna le numéro de Pif choisi, couverture contre le bureau, et ouvrit directement à la dernière page. C’était « une affaire sordide » : Lebeuf, locataire aisé d’un immeuble de la banlieue, vient d’être assassiné. La police a arrêté un suspect qui demeure au quatrième étage : Ludo mène l’enquête…

 

Un demi-millier d’enquêtes de Ludo publiées dans un demi-millier de numéros de Pif ont solidement construit de 1973 à 1983 la vocation de détective privé de Jean-Baptiste Poitevin. La montagne d’illustrés, soigneusement conservée dans la chambre de Couilly-Pont-Aux-Dames malgré les haussements d’épaules répétés de madame Poitevin, avait été transférée en 1992 dans les bureaux de la rue du Louvre, dès la fin de la période d’essai de Jean-Baptiste. De loin en loin, des enquêtes de Ludo tirées au hasard de cette montagne accompagnaient encore Jean-Baptiste dans les moments d’inspirations défaillantes ou pendant les creux d’activité que la profession enregistre parfois, en particulier pendant les périodes de soldes. Aussi était-il vraisemblable que, bien après qu’il eut acheté ce numéro 387 en juillet 1976, Jean-Baptiste se fut plusieurs fois frotté au mystère de cette « affaire sordide ». Pourtant aujourd’hui, Jean-Baptiste achoppait.

 

Depuis le couloir de l’agence, Gaëtan le premier, Sosthène ensuite puis Louison un peu plus tard, lui avait fait coucou à travers la porte vitrée avant de partir en essayant de ne pas faire grincer le parquet. (Il avait en effet été convenu entre détectives qu’une porte de bureau fermée était le signe d’une concentration intense visant à faire sauter le bouchon d’une enquête coincée. Les professionnels savent aussi que, si les raisonnements habiles et l’usage d’une logique fine sont nécessaires à la progression d’une enquête, la clé des affaires les plus coriaces se trouve souvent au bout de longues méditations solitaires. L’intuition décisive s’élève tout doucement le long d’une cheminée mentale dans le foyer de laquelle bouillonne une chimie que seul permet l’isolement reclus ; la moindre déconcentration peut la faire retomber comme un bouchon de dentifrice dans un siphon de lavabo. Jean-Baptiste savait pour cette raison qu’aucun de ses collègues n’entrerait dans son bureau. Il observa au bord des larmes les petits gestes subreptices d’au revoir ou d’encouragements. La silhouette de Louison était restée un peu plus longtemps que les autres derrière la porte, quelques fractions de secondes à peine, mais il ne l’avait pas remarqué. Il n’avait pas vu non plus, sous le niveau de la vitre, sa main se poser sur la poignée en céramique blanche, son doigt caresser le mastic du carreau opaque, hésiter, puis par l’effet d’une résistance remarquable aux compulsions acquise dans sa toute petite enfance, se retirer. Eût-il noté cette hésitation, eût-elle ouvert cette porte, que les destins de Jean-Baptiste et de Louison en auraient été, on l’imagine, considérablement bouleversés. En contrepartie, Jean-Baptiste n’aurait pas connu les étonnantes minutes qui allaient suivre.

 

 

L’homme des ronces

 

 

 

Toute sensation uniforme longtemps répétée, émoussant la sensibilité, provoque le sommeil, et elle le provoque d’autant plus qu’elle est plus forte et que la sensibilité est plus vive.

Félix Ravaisson, De l’Habitude

 

Or, la condition de la passion est la contrariété entre l’état actuel du sujet qui l’éprouve et l’état où tend à l’amener la cause qui la lui fait éprouver.

Félix Ravaisson, De l’Habitude

 

 

 

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Alain est sur sa bicyclette et file bon train. C’est le 9 juillet 1976, il est dix-huit heures. Lucien Van Impe vient de remporter une heure plus tôt la quatorzième étape du tour de France au Pla-d’Adet et c’est le panache de cette victoire qui a inspiré à Alain l’idée de prolonger dans une course contre la montre en solitaire aux alentours du village la griserie de cette étape de montagne. Alain a éteint la nouvelle et grande télévision couleur qui remplace dans le salon l’ancien poste crachotant, a enfilé son short flottant bleu, a regonflé dans le garage les chambres à air de sa bicyclette et il est parti.

 

Alain est donc sur sa bicyclette et file bon train. C’est une bicyclette pas toute jeune mais dont la marque, qu’on peut encore lire entre les piqures de rouille, évoque le maillot à carreaux blanc et noir de Bernard Thévenet, deuxième de l’étape, premier français, héroïque aujourd’hui.

 

Ça fait une heure qu’Alain est sur sa bicyclette, et il commence à être fatigué. Une heure de bicyclette quand on a dix ans, c’est déjà beaucoup. Alors Alain décide de rentrer par les champs et de rentrer vite, très vite. Il pédale frénétiquement dans la fétuque, zigzague entre les échalas, trace sa route entre deux rangs de maïs, prend s’il le faut son vélo sur l’épaule pour franchir une échelle de bois pour passer du pré de Marcel au champ de René, pédale fort quand la campagne le permet. Il pense au maillot jaune. Il pense à Lucien Van Impe. Il pense à Raymond Poulidor et c’est à ce dernier qu’il veut communiquer l’énergie de ses coups de pédale champêtres. Il appuie plus fort. Trop fort.

 

C’est au milieu des terres en friche du Vieux, que la petite roue avant plonge dans une profonde ornière entraînant le vélo dans une immense ruade et Alain en l’air, en l’air, en l’air tant qu’on pense un instant qu’il ne retombera pas, jusqu’à ce qu’il retombe quand même, lourdement, profondément, dans un épais buisson de ronces.

 

Les ronces poussent spontanément au milieu des jachères, en larges touffes d’arbrisseaux agressifs, serrés les uns contre les autres, faisant seulement de la place parfois à des genêts égarés. Les vieilles tiges épaisses et raides font la structure du roncier ou s’entremêlent aléatoirement les pousses plus jeunes, plus souples, plus nombreuses mais déjà acérées, méchantes comme une méchante créature. Le roncier est dru, hostile, inabordable. Approchez-le à dix mètres et des gouttelettes de sang apparaîtront sur vos mains cuisantes. Approchez encore si vous l’osez, à deux mètres pas plus, et vous devrez lutter pour vous défaire de son emprise. Tentez de le caresser, vous serez déchirés, perforés, lacérés, déchiquetés. Il aura donc fallu que, comme par l’effet d’une magie noire, la gueule de l’entrelacs impénétrable s’ouvre un instant pour qu’Alain aille s’y nicher si profondément.

 

Il y est. Il n’est que six heures cette après midi de juillet mais il fait ici déjà sombre. D’abord Alain a mal. Ensuite il a mal et il essaie de se défaire de l’emprise douloureuse ; mais il a encore plus mal, des douleurs insupportables sur tout le corps et des brûlures et des piqures jusque dans l’âme. Alors il s’arrête de bouger, de lutter. Il crie maintenant ; mais les épines s’enfoncent chaque fois qu’il crie ; alors il crie de moins en moins fort. Enfin il pleure.

a

 

Les recherches ont duré un peu. Alain appartenait à une famille modeste du village que des secrets ancestraux depuis longtemps perdus vouaient à un ostracisme grimaçant. Les recherches de la gendarmerie n’ont pas duré très longtemps.

Huit ans plus tard – l’affaire était déjà close depuis longtemps – on a retrouvé et identifié les restes de la bicyclette d’Alain. Je m’en souviens : c’était dans le champ en friche de mon père, qui venait de le racheter au Vieux.

 

On n’a pas retrouvé de trace d’Alain. On n’a pas beaucoup cherché.

 

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Les buissons de ronces piègent aussi, c’est connu, les lapins naïfs, les grives myopes, les rats perdus et les furets. Les animaux capturés dans les griffes du roncier ne sont pas à proprement digérés par lui, mais ils se décomposent dans ses enchevêtrements et la chair putréfiée arrose et enrichit la terre dont le roncier se nourrit. Le roncier peut ainsi être considéré comme une plante carnivore qui engraisse autant par l’effet de la viande qu’il capture que par les minéraux naturels du sol sur lequel il prolifère (1).

 

Tout ceci est monstrueux et heureusement, Alain n’avait pas en tête la monstruosité de ce métabolisme hybride et complexe au moment où l’espoir d’échapper aux ronces s’évanouissait dans les nuits de l’été 1976. Si tel avait été le cas, le courage lui aurait probablement manqué pour entreprendre de survivre dans cet estomac épineux. Ce qu’il fit pourtant. Pendant trente et un ans.

 

A la fin du deuxième jour de cette cohabitation au contraire, les deux organismes avaient commencé de s’apprivoiser l’un l’autre : les pousses nouvelles du roncier étaient venues par le bas soulever tendrement le corps allongé d’Alain, faisant aux points de contact économie de leurs épines, tandis qu’au dessus, le corps du garçon s’était, à force de contorsions instinctives, modelé autour des éperons les plus vieux, les plus gros, les plus indécrottablement méchants. Comme conséquence de ces métamorphoses combinées, la douleur vive des premières heures avaient cédé peu à peu la place, dans les tracasseries d’Alain, à deux nouvelles obsessions : la faim et la lutte pour le maillot jaune entre Lucien Van Impe et ses poursuivants.

 

C’est d’ailleurs pour oublier la première que, l’après midi du troisième jour, Alain avait entrepris de se figurer dans le détail le contre-la-montre Fleurance-Auch. Quoique sachant le trac assez plat, il construisait mentalement un scénario assez dramatique : un chrono de Poulidor aussi fulgurant qu’inattendu, une crevaison de Van Impe dès le départ de l’étape, les secondes qui s’égrainent, l’espoir, les encouragements criards, les commentaires égosillés… au moment où un lapin, venant d’on-ne-sait-où mais à pleine vitesse, se ficha dans le buisson. Les petites pattes ont continué de courir un peu dans le vide, il y eut deux ou trois spasmes, puis le lapin ferma les yeux et se reposa sur les épines. La main d’Alain pouvait caresser le lapin. Et au prix d’une profonde égratignure, un peu plus tard, l’attraper.

 

Il y eut d’autres lapins. Des grives, des rats et des furets aussi, dont Alain se nourrit, et avec les peaux desquels il tapissa pendant de longues années l’abri de son immobilité.

 

C’est ce bosquet de ronces que j’ai entrepris dimanche de défricher. Je n’avais pas de projet précis pour l’endroit que je venais de racheter au Vieux, seulement sans doute l’inconscient désir de mener une bataille contre les forces mauvaises de la nature, avec la toujours inconsciente certitude de l’emporter : j’avais fait le plein du réservoir de la débroussailleuse avec un mélange à quatre pour cent et j’avais endossé l’appareil ; je m’étais exercé quelques minutes à trancher le vide. Quelques coups d’accélérateur, quelques va-et-vient de la cane, le sifflement précis et puissant, au bout, du disque diamanté, m’avaient assuré que la machine tournait sûr et rond. Dès le troisième coup de faux pourtant la lame s’est bloquée : c’était dans la toiture de poils d’Alain.

 

1 : Certains spécialistes même, constatant la migration des ronciers sur les terres (migration lente mais certaine, par un processus de prolifération-réduction dirigée) proposent la classification de la créature dans le règne animal.

Le Gardien de Barra Head

 

 

Du Pays Basque aux Ardennes, de la Bretagne aux Alpes en passant par le Limousin et la Corse, les températures ne dépasseront pas aujourd’hui la barre des -10 degrés.

Joël Colado, Météo France pour France Inter.

 

 

Ça ne marchait pas. Je n’avais pas de réponse, ou alors négatives. Et je n’en pouvais plus de rester ici où j’étais depuis trop longtemps, où je ne me sentais plus à ma place.

J’ai changé quelques critères dans le moteur de recherche, plutôt au hasard, désabusé. Alors, ça a fonctionné. Immédiatement. J’ai eu plein de propositions. Et celle-ci :

Offre poste de gardien de phare

Pas de compétence particulière

Rémunération attractive

Poste basé à Barra Head – South Uist – Scotland.

Le Phare de Barra Head est situé à quelques miles de la pointe Barra Head, sur un rocher qui lui sert de piédestal, entièrement recouvert à marée haute, noir et visqueux à marée basse.

Longtemps la mer s’est déchaînée sur ce rocher et sur ce phare, faisant en s’écrasant de grandes gerbes blanches et dramatiques, comme on en voit sur les photos que les nostalgiques du grand océan exposent parfois dans leur bureau, dans un cadre noir anodisé.

La mer ne se déchaîne plus.

Depuis que je suis arrivé, la mer a cessé de vivre. Le Gulf Stream, le courant marin, le tapis-roulant qui léchait aussi South Uist et qui retournait aux Amériques après avoir replongé dans le froid des profondeurs, s’est arrêté de tourner et de souffler ses vents amicaux. Depuis, la mer est étale. La mer est plate. La mer est aussi lisse qu’une plaque tombale. Et il fait froid. 1

Il n’y a pas de vent, mais il fait vraiment très froid. Des cristaux de glace obstruent les vitres poisseuses du phare. Des plaques de glace sur la mer d’huile dérivent à peine, poussé par rien, aussi lents que les nuages : pas de vent.

Alors c’est le silence aussi, quand je sors du phare (pas longtemps : il fait trop froid et mes yeux collent rapidement). Pas un bruit, pas même un clapot en contrebas sur les rochers noirs et vitrifiés. A l’intérieur, il y a seulement le bruit du moteur qui continue d’entrainer pour personne la lampe et le faisceau lumineux. Un grésillement électrique à peine audible mais lancinant pourtant. De temps en temps, je coupe le disjoncteur pour tourner moi-même, à la manivelle, la lampe du phare. Le bruit n’est plus le même : c’est celui d’un vieil engrenage poussif, et de ma respiration. Ça change. Ça me tire de l’ennui, me donne le sentiment d’une plus grande utilité, aussi. C’est absurde mais je m’accroche à ce minuscule sentiment d’utilité, tournant la manivelle de dépannage et entraînant les engrenages qui vont jusqu’à la lampe du phare.

On m’a donné un téléphone portable. Mais il n’y a pas de réseau, ici. Ou alors personne n’a mon numéro. Ou je ne sais pas. Je le regarde souvent, pour voir s’il y a un message, s’il est bien allumé, si…

J’ai aussi un moulin à parole. Mais je ne m’en sers pas.

C’est de ce phare que j’écris. Je vais glisser les 3 feuilles dans une bouteille, fermer la bouteille avec un bouchon orange et la jeter dans l’eau. Chaque matin je viendrais voir de combien de centimètres la bouteille a dérivé sur cette mer sans mouvement. Un jour elle sera loin, si loin que je ne la verrai plus. Mais ce sera dans longtemps : cent ans à peu près. Pas avant cent ans, c’est sûr.


 

 

1 : Ce phénomène n’est pas complètement inattendu. Le 22 novembre 2004, Robert Kandel annonçait déjà : « La situation actuelle du tapis roulant serait au bord de l’instabilité, c’est-à-dire qu’une petite augmentation des apports d’eau douce en cette région suffirait pour bloquer la circulation en tapis roulant. Si le réchauffement global entraîné par le renforcement de l’effet de serre conduit à une augmentation des précipitations sur la mer de Norvège, ou à des fontes de glace aux marges du Groenland, risquons-nous un refroidissement un Europe ? »

 

Le jardin des délices - Chapitre 3 - Le jardin des délices

 

 

 

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Je suis sans doute tombé : mon visage est à présent enfoui dans une herbe épaisse et moite où filtre jusqu’à mes narines des odeurs d’ozone. J’entends autour de moi sans la pouvoir encore observer la tonitruance d’une fête débridée où se mêlent aux dissonances étranges de trompettes et de mandolines des sonorités inhumaines (grognements satisfaits, croassement hybrides, cris de joies, caquetages badins, sucions suspectes, beuglements, hurlements, hululement, gloussements, plaintes, rires, râles…). Je laisse encore un temps, parce que j’ai un peu peur (un peu seulement et je me dis alors que c’est étrange d’avoir peur un peu seulement), les yeux fermés dans la fétuque et je médite cette sentence d’Henri Queuille « Il n’est pas de problème dont l’absence de solution ne puisse venir à bout » que j’avais jusque-là faite mienne et dont je réalise maintenant qu’elle fût peut-être conçue dans le ronron cossu du ministère des travaux publics, alors que son auteur mettait fin à une heure d’entretien téléphonique assez pénible avec Madame Queuille mère, laquelle venait de déverser, indifférente complètement à l’entrée des mineurs français dans leur huitième semaine de grève, une nouvelle diatribe à l’encontre de sa bru, mille reproches (fainéantise, arrogance, désobligeance à son endroit…) qui n’étaient pas d’hier mais qui s’étaient manifestés outrancièrement aujourd’hui, comme on avait entrepris de faire ensemble et peut-être précocement les premières courses de ce noël 48.

Une éructation sourde interrompt ces réflexions (ou ces atermoiements) et me force à me retourner. Elle émane d’une béance obscure et visqueuse encadrée de barbillons baveux et qui bientôt me saisit par les deux mollets. Cette bouche repoussante (en tous cas inattendue) se situe à l’extrémité d’un corps aquatique géant dont l’autre extrémité, caudale, commence déjà de s’enfoncer dans une mare située une bonne trentaine de mètres en contrebas et m’entraîne dans l’herbe à sa suite. C’est ballotté dans cette position inconfortable que je suis forcé d’observer enfin le théâtre des festivités. Partout, d’abord, des corps jeunes, longs et nus, sens dessus-dessous, s’exercent sous le soleil à des fantaisies chorégraphiques et des expérimentations instrumentées. Partout on crie ou on rit. Partout. Au hasard de ma glissade effrénée je percute des fesses pâles, roses et tendues, des ventres odoriférants où je rebondis, à moins qu’il ne s’agisse parfois de fraises géantes dans lesquelles je m’écrase et qui m’éclaboussent de sucs et d’arômes.

Quoique d’habitude réservé et circonspect, j’ai ici curieusement envie de participer à cette fête bachique. Je tente de m’agripper, ici à cette cuisse, là à ce sarment démesuré que lance vers moi un gnome végétal et rieur. Mais sous mes doigts, les gluances échappent.

L’herbe s’épaissit et se rafraichit sous mes joues. J’approche de la mare. A grande vitesse. La chimère aquatique se dresse, m’élève au dessus de cette scène dont j’observe qu’elle s’étend à l’infini, puis plonge. Je prends une large inspiration. Dans un éclair, je repense à Henri Queuille, au passage au nouveau franc (sans pouvoir me justifier à moi-même cette étrange association d’idées et conjecturant finalement que peut-être il n’y a pas d’association à trouver mais qu’il s’agit uniquement d’une juxtaposition d’idées indépendantes, quoique toutes deux également saugrenues à ce moment là de mon existence), puis de nouveau à Henri Queuille. Je plonge.

Je respire : me voilà flottant entre-deux-eaux, nu dans une bulle tiède (précisément : la bulle flotte entre-deux-eaux tandis que je suis debout en lévitation à l’intérieur de la bulle). La mare m’avait semblé petite ; le monde aquatique que j’explore dans ce véhicule est immense. Ces cités ont été suffisamment décrites dans les littératures de tous âges et de toutes qualités pour qu’il ne soit pas utile d’encombrer le récit déjà tortueux, voire pénible, d’une digression supplémentaire, dans laquelle je me sentirais obligé, par le résultat d’un tempérament trop fier, d’en rajouter encore et encore au risque de perdre en réalisme ce que je ne gagnerais pas en flamboyance et en émerveillement, risquant finalement de lasser mon improbable lecteur. Disons donc simplement qu’il s’agit d’une cité aquatique plus merveilleuse que toutes celles qu’on a pu voir jamais, peuplée de tritons plus attentionnés et de sirènes sensiblement plus émancipées, rejouant sous la surface de l’eau, dans le silence à peine troublé par le glouglou de quelques bulles, les scènes joyeuses du dessus.

Les sirènes ne sont jamais vraiment vilaines. Celle-ci pourtant, dont je viens d’effleurer de ma bulle la queue, est presque disgracieuse. Elle s’est retournée, m’a souri et me regarde maintenant comme si c’était moi le poisson dans un aquarium Elle pose une main sur ma bulle, comme une caresse. Puis de l’autre elle approche lentement un petit bâton bleu de chine luminescent. Elle pointe l’extrémité oblongue du bâtonnet sur la bulle et force doucement. Le bâtonnet perce la paroi et pénètre. La sirène me regarde avec insistance, avec encouragement, je pense. Je saisi le bâtonnet. Elle le lâche. Il est tout entier dans la bulle.

Dans son dernier regard je comprends :

Tu es celui qui peut. Saches t’en servir.

(ou quelque chose de mystérieux, comme ça). D’un coup de queue puissant, elle disparaît.

Je remonte vers la surface et c’est par l’entrebouque d’une bourdigue géante que je finis par sortir de l’eau. La bulle m’élève encore un temps, quelques mètres, comme emportée par un élan mou, redescend vers l’herbe, rebondit quelques fois.

Ici, on n’a pas molli (je me dis : ce n’est pas une fête : une fête a un début, une fin et une vie entre les deux, un vieillissement plus ou moins rapide (selon son métabolisme propre) mais toujours perceptible et que je ne perçois pas ici) : des dromadaires nains font des rondes autour de groupuscules exhibitionnistes, des boucs blancs les reniflent pour s’égayer, plus loin une fraise géante a été creusée pour faire l’abri d’autres figures dont ne me parviennent que les bruits étouffés par la paroi épaisse de ma bulle. C’est sur le gras de cette fraise que s’accomplit mon dernier rebond. Je roule quelques mètres. La bulle est délicatement arrêtée par le dos rose d’un cochon endormi. Je regarde à travers la paroi de mon aéronef ce dos rose, d’où surgissent, si on y regarde de plus près, quelques poils sombres et drus qui me rappellent quelqu’un. Mais qui ?

Un pépiement étrange me détourne de ma méditation : c’est un pinson qui derrière moi m’observe. Un pinson géant. Il me regarde immobile, par-dessus, avec des yeux noirs comme des trous brillants. Longtemps. Tout nu dans ma bulle, je suis gêné par ce regard glacial, figé. Entre ces yeux et les plumes rousses du poitrail, un bec comme celui des rapaces, noir et crochu, menace. D’où coup sec de la tête, le pinson de son bec crève la bulle et me libère. Il reprend son observation immobile, cligne une ou deux fois des yeux puis il se retourne et s’éloigne à petits sauts balourds.

L’explosion de la bulle a réveillé le cochon : un groin humide et frais s’est posé sur mon cou. La nature des propositions, la voix suave et gracile qui les formule dans mon oreille, la délicatesse du groin que seulement du coin de l’œil je peux observer me permettent de préciser : c’est une cochonne. Je tourne un peu plus la tête : une cochonne en cornette. Qu’on ne me juge pas trop vite : comme vous, en toute autre circonstance plus ou moins familière, en toute possession de mon sens commun, j’aurais décliné ces propositions. J’ai toujours dans la main droite le bâtonnet bleu luminescent que tout à l’heure la sirène m’a donné, et en tête la mystérieuse recommandation.

Un peu plus tard j’observe à nouveau les petits poils sombres et drus sur le dos porcin. Leur évocation, confuse tout à l’heure, me devient soudain très distincte : Marie-France.