Toute sensation uniforme longtemps répétée, émoussant la sensibilité, provoque le sommeil, et elle le provoque d’autant plus qu’elle est plus forte et que la sensibilité est plus vive.
Félix Ravaisson, De l’Habitude
Or, la condition de la passion est la contrariété entre l’état actuel du sujet qui l’éprouve et l’état où tend à l’amener la cause qui la lui fait éprouver.
Félix Ravaisson, De l’Habitude

Alain est sur sa bicyclette et file bon train. C’est le 9 juillet 1976, il est dix-huit heures. Lucien Van Impe vient de remporter une heure plus tôt la quatorzième étape du tour de France au Pla-d’Adet et c’est le panache de cette victoire qui a inspiré à Alain l’idée de prolonger dans une course contre la montre en solitaire aux alentours du village la griserie de cette étape de montagne. Alain a éteint la nouvelle et grande télévision couleur qui remplace dans le salon l’ancien poste crachotant, a enfilé son short flottant bleu, a regonflé dans le garage les chambres à air de sa bicyclette et il est parti.
Alain est donc sur sa bicyclette et file bon train. C’est une bicyclette pas toute jeune mais dont la marque, qu’on peut encore lire entre les piqures de rouille, évoque le maillot à carreaux blanc et noir de Bernard Thévenet, deuxième de l’étape, premier français, héroïque aujourd’hui.
Ça fait une heure qu’Alain est sur sa bicyclette, et il commence à être fatigué. Une heure de bicyclette quand on a dix ans, c’est déjà beaucoup. Alors Alain décide de rentrer par les champs et de rentrer vite, très vite. Il pédale frénétiquement dans la fétuque, zigzague entre les échalas, trace sa route entre deux rangs de maïs, prend s’il le faut son vélo sur l’épaule pour franchir une échelle de bois pour passer du pré de Marcel au champ de René, pédale fort quand la campagne le permet. Il pense au maillot jaune. Il pense à Lucien Van Impe. Il pense à Raymond Poulidor et c’est à ce dernier qu’il veut communiquer l’énergie de ses coups de pédale champêtres. Il appuie plus fort. Trop fort.
C’est au milieu des terres en friche du Vieux, que la petite roue avant plonge dans une profonde ornière entraînant le vélo dans une immense ruade et Alain en l’air, en l’air, en l’air tant qu’on pense un instant qu’il ne retombera pas, jusqu’à ce qu’il retombe quand même, lourdement, profondément, dans un épais buisson de ronces.
Les ronces poussent spontanément au milieu des jachères, en larges touffes d’arbrisseaux agressifs, serrés les uns contre les autres, faisant seulement de la place parfois à des genêts égarés. Les vieilles tiges épaisses et raides font la structure du roncier ou s’entremêlent aléatoirement les pousses plus jeunes, plus souples, plus nombreuses mais déjà acérées, méchantes comme une méchante créature. Le roncier est dru, hostile, inabordable. Approchez-le à dix mètres et des gouttelettes de sang apparaîtront sur vos mains cuisantes. Approchez encore si vous l’osez, à deux mètres pas plus, et vous devrez lutter pour vous défaire de son emprise. Tentez de le caresser, vous serez déchirés, perforés, lacérés, déchiquetés. Il aura donc fallu que, comme par l’effet d’une magie noire, la gueule de l’entrelacs impénétrable s’ouvre un instant pour qu’Alain aille s’y nicher si profondément.
Il y est. Il n’est que six heures cette après midi de juillet mais il fait ici déjà sombre. D’abord Alain a mal. Ensuite il a mal et il essaie de se défaire de l’emprise douloureuse ; mais il a encore plus mal, des douleurs insupportables sur tout le corps et des brûlures et des piqures jusque dans l’âme. Alors il s’arrête de bouger, de lutter. Il crie maintenant ; mais les épines s’enfoncent chaque fois qu’il crie ; alors il crie de moins en moins fort. Enfin il pleure.
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Les recherches ont duré un peu. Alain appartenait à une famille modeste du village que des secrets ancestraux depuis longtemps perdus vouaient à un ostracisme grimaçant. Les recherches de la gendarmerie n’ont pas duré très longtemps.
Huit ans plus tard – l’affaire était déjà close depuis longtemps – on a retrouvé et identifié les restes de la bicyclette d’Alain. Je m’en souviens : c’était dans le champ en friche de mon père, qui venait de le racheter au Vieux.
On n’a pas retrouvé de trace d’Alain. On n’a pas beaucoup cherché.
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Les buissons de ronces piègent aussi, c’est connu, les lapins naïfs, les grives myopes, les rats perdus et les furets. Les animaux capturés dans les griffes du roncier ne sont pas à proprement digérés par lui, mais ils se décomposent dans ses enchevêtrements et la chair putréfiée arrose et enrichit la terre dont le roncier se nourrit. Le roncier peut ainsi être considéré comme une plante carnivore qui engraisse autant par l’effet de la viande qu’il capture que par les minéraux naturels du sol sur lequel il prolifère (1).
Tout ceci est monstrueux et heureusement, Alain n’avait pas en tête la monstruosité de ce métabolisme hybride et complexe au moment où l’espoir d’échapper aux ronces s’évanouissait dans les nuits de l’été 1976. Si tel avait été le cas, le courage lui aurait probablement manqué pour entreprendre de survivre dans cet estomac épineux. Ce qu’il fit pourtant. Pendant trente et un ans.
A la fin du deuxième jour de cette cohabitation au contraire, les deux organismes avaient commencé de s’apprivoiser l’un l’autre : les pousses nouvelles du roncier étaient venues par le bas soulever tendrement le corps allongé d’Alain, faisant aux points de contact économie de leurs épines, tandis qu’au dessus, le corps du garçon s’était, à force de contorsions instinctives, modelé autour des éperons les plus vieux, les plus gros, les plus indécrottablement méchants. Comme conséquence de ces métamorphoses combinées, la douleur vive des premières heures avaient cédé peu à peu la place, dans les tracasseries d’Alain, à deux nouvelles obsessions : la faim et la lutte pour le maillot jaune entre Lucien Van Impe et ses poursuivants.
C’est d’ailleurs pour oublier la première que, l’après midi du troisième jour, Alain avait entrepris de se figurer dans le détail le contre-la-montre Fleurance-Auch. Quoique sachant le trac assez plat, il construisait mentalement un scénario assez dramatique : un chrono de Poulidor aussi fulgurant qu’inattendu, une crevaison de Van Impe dès le départ de l’étape, les secondes qui s’égrainent, l’espoir, les encouragements criards, les commentaires égosillés… au moment où un lapin, venant d’on-ne-sait-où mais à pleine vitesse, se ficha dans le buisson. Les petites pattes ont continué de courir un peu dans le vide, il y eut deux ou trois spasmes, puis le lapin ferma les yeux et se reposa sur les épines. La main d’Alain pouvait caresser le lapin. Et au prix d’une profonde égratignure, un peu plus tard, l’attraper.
Il y eut d’autres lapins. Des grives, des rats et des furets aussi, dont Alain se nourrit, et avec les peaux desquels il tapissa pendant de longues années l’abri de son immobilité.
C’est ce bosquet de ronces que j’ai entrepris dimanche de défricher. Je n’avais pas de projet précis pour l’endroit que je venais de racheter au Vieux, seulement sans doute l’inconscient désir de mener une bataille contre les forces mauvaises de la nature, avec la toujours inconsciente certitude de l’emporter : j’avais fait le plein du réservoir de la débroussailleuse avec un mélange à quatre pour cent et j’avais endossé l’appareil ; je m’étais exercé quelques minutes à trancher le vide. Quelques coups d’accélérateur, quelques va-et-vient de la cane, le sifflement précis et puissant, au bout, du disque diamanté, m’avaient assuré que la machine tournait sûr et rond. Dès le troisième coup de faux pourtant la lame s’est bloquée : c’était dans la toiture de poils d’Alain.
1 : Certains spécialistes même, constatant la migration des ronciers sur les terres (migration lente mais certaine, par un processus de prolifération-réduction dirigée) proposent la classification de la créature dans le règne animal.