Le jardin des délices - Chapitre 4 - Le stylo

 

Je marche sur la digue. C’est une digue étrange. Les flancs sont de béton lisse. A gauche, affleurant presque le niveau de la promenade, les ridules d’une brise timide viennent émettre un petit clapotis ridicule. A droite, en contrebas, de longues serres, toutes pareilles, étendent à perte de vue leur demi-cylindre bâchés, perpendiculairement à la digue. Depuis treize soirs, je me promène là. J’observe sur la digue les promeneurs, souvent solitaires et autour des serres, des hommes en combinaisons blanches s’appliquer à nettoyer la terre de leurs outils avant, soit de les ranger et de rentrer chez eux, soit de les porter à un vieux rémouleur, toujours installé là à les attendre, assis sur une vieille caisse en bois renversée.

 

Aujourd’hui il n’y a personne. Pas d’homme en combinaison. Pas de promeneur solitaire. Pas de rémouleur. Je suis seul. Les bruits de la fête me parviennent maintenant distinctement, d’au-delà des serres : Quelques encouragements, quelques applaudissements, quelques clameurs admiratives. Quelques rires. C’est là qu’ils sont tous : à la fête de la Saint-Gabriel.

 

Je m’étais assoupi et j’ai fait ce rêve, d’où le chat de son regard curieux m’a sorti. Il était sur le lit, assis près de mon visage, observant tour à tour mon éveil et l’entrebâillement de la fenêtre. Je me suis levé et j’ai fermé cette fenêtre. De l’autre côté du lit je me suis approché du tableau où à mon regard conscient des scènes sont apparues pour la première fois. J’ai voulu sortir de la chambre. Comme j’étais déjà dans l’encadrement de la porte, le chat s’est levé pour me suivre. Alors, sans y avoir vraiment réfléchi, j’ai fait un pas rapide vers le salon et j’ai claqué la porte derrière moi, enfermant le chat. Avec un fauteuil, j’ai bloqué la poignée.

 

Sur la table du salon, dans le bol, les glaçons brillaient à peine. Je suis sorti par la baie vitrée que j’ai laissée ouverte, par le jardin, vers la digue. Je regarde la mer.

 

Je sors de la poche intérieure de ma veste le stylo avec lequel j’écris cette histoire. Sous le corps du stylo, dans la longueur duquel sont inscrites l’ensemble de ses caractéristiques, une partie transparente, celle par laquelle on agrippe aussi le stylo, permet de mesurer approximativement l’état du réservoir d’encre. Face à la mer et au soleil couchant, je positionne verticalement le stylo devant mes yeux, pointe vers le bas. Encore une fois. Le niveau d’encre – le bas du ménisque bleu nuit – se situe un demi-centimètre en dessous du corps opaque, soit aussi un centimètre et demi, pas davantage, au dessus de la mine. Je me dis : on ne prend conscience de la mortalité de son stylo que lorsqu’apparaît le ménisque sous le corps opaque. Et encore : on ne s’en souci guère d’habitude, il y a d’autre stylos, la réserve de stylos est inépuisable. Et aussi : on perd souvent le stylo avant de parvenir à l’user jusque là. Combien de mots pourrais-je encore écrire avec ce centimètre et demi d’encre ? Saurais-je les choisir ? C’est une si grande responsabilité…

 

Je range mon trésor dans ma poche.

 

Je n’aurais jamais dû posséder ce stylo. Parce que ça commence comme ça ici. On arrive dans un grand hall, comme un gigantesque gymnase éclairé aux néons. On arrive et il y a déjà plein de gens qui attendent, serrés les uns contre les autres. Une ligne blanche au sol marque au milieu du hall la limite que les nouveaux entrants, en observant le comportement de ceux arrivés peu avant, comprennent ne pas devoir dépasser. Au fond du hall, loin derrière la ligne blanche, sont alignés une cinquantaine de guichets constitués chacun d’une table sur tréteaux et séparés par des petites cloisons en contre-plaqué blanc. Des hôtesses sont assises derrière les guichets, qui de loin ressemblent toutes un peu à Marie-France. Au-dessus de chaque hôtesse, en lettres rouges luminescentes suspendues en l’air, des noms s’affichent en même temps qu’un haut-parleur les égraine. De ce côté-ci de la ligne, en attendant son tour, on observe là-bas ceux qui ont été appelés. Après qu’il s’est approché, l’hôtesse semble prononcer au nouveau venu un bref discours, après quoi il se déshabille intégralement et dépose, dans un panier en bois blanc préalablement posé à droite de sa chaise, ses vêtements ainsi que tous les objets qu’il possédait à son arrivée. Il passe derrière la table, s’arrête devant l’hôtesse qui opère une minutieuse inspection, puis est invité à sortir par une petite porte située derrière chaque guichet. Un manutentionnaire en combinaison grise, sur un tricycle équipé d’une petite benne, passe alors, prend le panier de bois blanc rempli du linge et des objets, qu’il remplace par un panier vide. Un nouveau nom s’affiche. Le haut-parleur appelle. Le manutentionnaire entreprend, à vitesse lente et régulière sur son tricycle, un parcours rigoureux qui le conduira précisément et sans jamais entrer en collision avec les appelés, à droite du hall où, après une dernière et précise petite marche arrière, il actionnera la manette de la benne dont le contenu basculera sur le haut d’un court toboggan en bas duquel une porte s’ouvrira brièvement pour laisser passer dans un sens le panier, dans l’autre le souffle rauque et le rougeoiement d’un four.

 

C’est comme ça que ça commence, normalement. C’est donc dans ce four qu’aurait dû finir mon stylo, comme tous les objets et tous les stylos qui accompagnent jusque dans ce hall leur propriétaire, depuis la nuit des temps.

 

Mais je suis mort le 16 septembre 2007, le jour de l’attentat de la station Châtelet - Les Halles, le jour aussi du tremblement de terre de Buenos-Aires. Ça faisait beaucoup de monde dans le grand hall. Je suis mort le 16 septembre 2007, à 13 jours de la Saint-Gabriel et beaucoup de guichets étaient fermés. On était tassés, vraiment. Une ligne blanche de fortune, au-delà de la première, plus près des guichets, avait été dessinée d’un sparadrap pour nous faire de la place. On était tassé, quand même.

 

Dans la cohue, on échangeait des informations. Certains nouveaux arrivants, morts doucement dans leur sommeil ou tués d’un coup par derrière, ne savaient même pas qu’ils étaient morts : on leur disait, ils s’étonnaient, mais ne semblaient pas troublés par la révélation. Les plus anciens, plus près des guichets, pensaient savoir qu’on était ici au paradis. Les manifestations de joie à cette nouvelle-là étaient plus marquées : on riait, on étouffait des petits cris discrets, certaines femmes même, entonnaient doucement des cantiques.

 

Le Gardien de Barra Head

 

 

Du Pays Basque aux Ardennes, de la Bretagne aux Alpes en passant par le Limousin et la Corse, les températures ne dépasseront pas aujourd’hui la barre des -10 degrés.

Joël Colado, Météo France pour France Inter.

 

 

Ça ne marchait pas. Je n’avais pas de réponse, ou alors négatives. Et je n’en pouvais plus de rester ici où j’étais depuis trop longtemps, où je ne me sentais plus à ma place.

J’ai changé quelques critères dans le moteur de recherche, plutôt au hasard, désabusé. Alors, ça a fonctionné. Immédiatement. J’ai eu plein de propositions. Et celle-ci :

Offre poste de gardien de phare

Pas de compétence particulière

Rémunération attractive

Poste basé à Barra Head – South Uist – Scotland.

Le Phare de Barra Head est situé à quelques miles de la pointe Barra Head, sur un rocher qui lui sert de piédestal, entièrement recouvert à marée haute, noir et visqueux à marée basse.

Longtemps la mer s’est déchaînée sur ce rocher et sur ce phare, faisant en s’écrasant de grandes gerbes blanches et dramatiques, comme on en voit sur les photos que les nostalgiques du grand océan exposent parfois dans leur bureau, dans un cadre noir anodisé.

La mer ne se déchaîne plus.

Depuis que je suis arrivé, la mer a cessé de vivre. Le Gulf Stream, le courant marin, le tapis-roulant qui léchait aussi South Uist et qui retournait aux Amériques après avoir replongé dans le froid des profondeurs, s’est arrêté de tourner et de souffler ses vents amicaux. Depuis, la mer est étale. La mer est plate. La mer est aussi lisse qu’une plaque tombale. Et il fait froid. 1

Il n’y a pas de vent, mais il fait vraiment très froid. Des cristaux de glace obstruent les vitres poisseuses du phare. Des plaques de glace sur la mer d’huile dérivent à peine, poussé par rien, aussi lents que les nuages : pas de vent.

Alors c’est le silence aussi, quand je sors du phare (pas longtemps : il fait trop froid et mes yeux collent rapidement). Pas un bruit, pas même un clapot en contrebas sur les rochers noirs et vitrifiés. A l’intérieur, il y a seulement le bruit du moteur qui continue d’entrainer pour personne la lampe et le faisceau lumineux. Un grésillement électrique à peine audible mais lancinant pourtant. De temps en temps, je coupe le disjoncteur pour tourner moi-même, à la manivelle, la lampe du phare. Le bruit n’est plus le même : c’est celui d’un vieil engrenage poussif, et de ma respiration. Ça change. Ça me tire de l’ennui, me donne le sentiment d’une plus grande utilité, aussi. C’est absurde mais je m’accroche à ce minuscule sentiment d’utilité, tournant la manivelle de dépannage et entraînant les engrenages qui vont jusqu’à la lampe du phare.

On m’a donné un téléphone portable. Mais il n’y a pas de réseau, ici. Ou alors personne n’a mon numéro. Ou je ne sais pas. Je le regarde souvent, pour voir s’il y a un message, s’il est bien allumé, si…

J’ai aussi un moulin à parole. Mais je ne m’en sers pas.

C’est de ce phare que j’écris. Je vais glisser les 3 feuilles dans une bouteille, fermer la bouteille avec un bouchon orange et la jeter dans l’eau. Chaque matin je viendrais voir de combien de centimètres la bouteille a dérivé sur cette mer sans mouvement. Un jour elle sera loin, si loin que je ne la verrai plus. Mais ce sera dans longtemps : cent ans à peu près. Pas avant cent ans, c’est sûr.


 

 

1 : Ce phénomène n’est pas complètement inattendu. Le 22 novembre 2004, Robert Kandel annonçait déjà : « La situation actuelle du tapis roulant serait au bord de l’instabilité, c’est-à-dire qu’une petite augmentation des apports d’eau douce en cette région suffirait pour bloquer la circulation en tapis roulant. Si le réchauffement global entraîné par le renforcement de l’effet de serre conduit à une augmentation des précipitations sur la mer de Norvège, ou à des fontes de glace aux marges du Groenland, risquons-nous un refroidissement un Europe ? »