Le Gardien de Barra Head

 

 

Du Pays Basque aux Ardennes, de la Bretagne aux Alpes en passant par le Limousin et la Corse, les températures ne dépasseront pas aujourd’hui la barre des -10 degrés.

Joël Colado, Météo France pour France Inter.

 

 

Ça ne marchait pas. Je n’avais pas de réponse, ou alors négatives. Et je n’en pouvais plus de rester ici où j’étais depuis trop longtemps, où je ne me sentais plus à ma place.

J’ai changé quelques critères dans le moteur de recherche, plutôt au hasard, désabusé. Alors, ça a fonctionné. Immédiatement. J’ai eu plein de propositions. Et celle-ci :

Offre poste de gardien de phare

Pas de compétence particulière

Rémunération attractive

Poste basé à Barra Head – South Uist – Scotland.

Le Phare de Barra Head est situé à quelques miles de la pointe Barra Head, sur un rocher qui lui sert de piédestal, entièrement recouvert à marée haute, noir et visqueux à marée basse.

Longtemps la mer s’est déchaînée sur ce rocher et sur ce phare, faisant en s’écrasant de grandes gerbes blanches et dramatiques, comme on en voit sur les photos que les nostalgiques du grand océan exposent parfois dans leur bureau, dans un cadre noir anodisé.

La mer ne se déchaîne plus.

Depuis que je suis arrivé, la mer a cessé de vivre. Le Gulf Stream, le courant marin, le tapis-roulant qui léchait aussi South Uist et qui retournait aux Amériques après avoir replongé dans le froid des profondeurs, s’est arrêté de tourner et de souffler ses vents amicaux. Depuis, la mer est étale. La mer est plate. La mer est aussi lisse qu’une plaque tombale. Et il fait froid. 1

Il n’y a pas de vent, mais il fait vraiment très froid. Des cristaux de glace obstruent les vitres poisseuses du phare. Des plaques de glace sur la mer d’huile dérivent à peine, poussé par rien, aussi lents que les nuages : pas de vent.

Alors c’est le silence aussi, quand je sors du phare (pas longtemps : il fait trop froid et mes yeux collent rapidement). Pas un bruit, pas même un clapot en contrebas sur les rochers noirs et vitrifiés. A l’intérieur, il y a seulement le bruit du moteur qui continue d’entrainer pour personne la lampe et le faisceau lumineux. Un grésillement électrique à peine audible mais lancinant pourtant. De temps en temps, je coupe le disjoncteur pour tourner moi-même, à la manivelle, la lampe du phare. Le bruit n’est plus le même : c’est celui d’un vieil engrenage poussif, et de ma respiration. Ça change. Ça me tire de l’ennui, me donne le sentiment d’une plus grande utilité, aussi. C’est absurde mais je m’accroche à ce minuscule sentiment d’utilité, tournant la manivelle de dépannage et entraînant les engrenages qui vont jusqu’à la lampe du phare.

On m’a donné un téléphone portable. Mais il n’y a pas de réseau, ici. Ou alors personne n’a mon numéro. Ou je ne sais pas. Je le regarde souvent, pour voir s’il y a un message, s’il est bien allumé, si…

J’ai aussi un moulin à parole. Mais je ne m’en sers pas.

C’est de ce phare que j’écris. Je vais glisser les 3 feuilles dans une bouteille, fermer la bouteille avec un bouchon orange et la jeter dans l’eau. Chaque matin je viendrais voir de combien de centimètres la bouteille a dérivé sur cette mer sans mouvement. Un jour elle sera loin, si loin que je ne la verrai plus. Mais ce sera dans longtemps : cent ans à peu près. Pas avant cent ans, c’est sûr.


 

 

1 : Ce phénomène n’est pas complètement inattendu. Le 22 novembre 2004, Robert Kandel annonçait déjà : « La situation actuelle du tapis roulant serait au bord de l’instabilité, c’est-à-dire qu’une petite augmentation des apports d’eau douce en cette région suffirait pour bloquer la circulation en tapis roulant. Si le réchauffement global entraîné par le renforcement de l’effet de serre conduit à une augmentation des précipitations sur la mer de Norvège, ou à des fontes de glace aux marges du Groenland, risquons-nous un refroidissement un Europe ? »

 

Le jardin des délices - Chapitre 3 - Le jardin des délices

 

 

 

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Je suis sans doute tombé : mon visage est à présent enfoui dans une herbe épaisse et moite où filtre jusqu’à mes narines des odeurs d’ozone. J’entends autour de moi sans la pouvoir encore observer la tonitruance d’une fête débridée où se mêlent aux dissonances étranges de trompettes et de mandolines des sonorités inhumaines (grognements satisfaits, croassement hybrides, cris de joies, caquetages badins, sucions suspectes, beuglements, hurlements, hululement, gloussements, plaintes, rires, râles…). Je laisse encore un temps, parce que j’ai un peu peur (un peu seulement et je me dis alors que c’est étrange d’avoir peur un peu seulement), les yeux fermés dans la fétuque et je médite cette sentence d’Henri Queuille « Il n’est pas de problème dont l’absence de solution ne puisse venir à bout » que j’avais jusque-là faite mienne et dont je réalise maintenant qu’elle fût peut-être conçue dans le ronron cossu du ministère des travaux publics, alors que son auteur mettait fin à une heure d’entretien téléphonique assez pénible avec Madame Queuille mère, laquelle venait de déverser, indifférente complètement à l’entrée des mineurs français dans leur huitième semaine de grève, une nouvelle diatribe à l’encontre de sa bru, mille reproches (fainéantise, arrogance, désobligeance à son endroit…) qui n’étaient pas d’hier mais qui s’étaient manifestés outrancièrement aujourd’hui, comme on avait entrepris de faire ensemble et peut-être précocement les premières courses de ce noël 48.

Une éructation sourde interrompt ces réflexions (ou ces atermoiements) et me force à me retourner. Elle émane d’une béance obscure et visqueuse encadrée de barbillons baveux et qui bientôt me saisit par les deux mollets. Cette bouche repoussante (en tous cas inattendue) se situe à l’extrémité d’un corps aquatique géant dont l’autre extrémité, caudale, commence déjà de s’enfoncer dans une mare située une bonne trentaine de mètres en contrebas et m’entraîne dans l’herbe à sa suite. C’est ballotté dans cette position inconfortable que je suis forcé d’observer enfin le théâtre des festivités. Partout, d’abord, des corps jeunes, longs et nus, sens dessus-dessous, s’exercent sous le soleil à des fantaisies chorégraphiques et des expérimentations instrumentées. Partout on crie ou on rit. Partout. Au hasard de ma glissade effrénée je percute des fesses pâles, roses et tendues, des ventres odoriférants où je rebondis, à moins qu’il ne s’agisse parfois de fraises géantes dans lesquelles je m’écrase et qui m’éclaboussent de sucs et d’arômes.

Quoique d’habitude réservé et circonspect, j’ai ici curieusement envie de participer à cette fête bachique. Je tente de m’agripper, ici à cette cuisse, là à ce sarment démesuré que lance vers moi un gnome végétal et rieur. Mais sous mes doigts, les gluances échappent.

L’herbe s’épaissit et se rafraichit sous mes joues. J’approche de la mare. A grande vitesse. La chimère aquatique se dresse, m’élève au dessus de cette scène dont j’observe qu’elle s’étend à l’infini, puis plonge. Je prends une large inspiration. Dans un éclair, je repense à Henri Queuille, au passage au nouveau franc (sans pouvoir me justifier à moi-même cette étrange association d’idées et conjecturant finalement que peut-être il n’y a pas d’association à trouver mais qu’il s’agit uniquement d’une juxtaposition d’idées indépendantes, quoique toutes deux également saugrenues à ce moment là de mon existence), puis de nouveau à Henri Queuille. Je plonge.

Je respire : me voilà flottant entre-deux-eaux, nu dans une bulle tiède (précisément : la bulle flotte entre-deux-eaux tandis que je suis debout en lévitation à l’intérieur de la bulle). La mare m’avait semblé petite ; le monde aquatique que j’explore dans ce véhicule est immense. Ces cités ont été suffisamment décrites dans les littératures de tous âges et de toutes qualités pour qu’il ne soit pas utile d’encombrer le récit déjà tortueux, voire pénible, d’une digression supplémentaire, dans laquelle je me sentirais obligé, par le résultat d’un tempérament trop fier, d’en rajouter encore et encore au risque de perdre en réalisme ce que je ne gagnerais pas en flamboyance et en émerveillement, risquant finalement de lasser mon improbable lecteur. Disons donc simplement qu’il s’agit d’une cité aquatique plus merveilleuse que toutes celles qu’on a pu voir jamais, peuplée de tritons plus attentionnés et de sirènes sensiblement plus émancipées, rejouant sous la surface de l’eau, dans le silence à peine troublé par le glouglou de quelques bulles, les scènes joyeuses du dessus.

Les sirènes ne sont jamais vraiment vilaines. Celle-ci pourtant, dont je viens d’effleurer de ma bulle la queue, est presque disgracieuse. Elle s’est retournée, m’a souri et me regarde maintenant comme si c’était moi le poisson dans un aquarium Elle pose une main sur ma bulle, comme une caresse. Puis de l’autre elle approche lentement un petit bâton bleu de chine luminescent. Elle pointe l’extrémité oblongue du bâtonnet sur la bulle et force doucement. Le bâtonnet perce la paroi et pénètre. La sirène me regarde avec insistance, avec encouragement, je pense. Je saisi le bâtonnet. Elle le lâche. Il est tout entier dans la bulle.

Dans son dernier regard je comprends :

Tu es celui qui peut. Saches t’en servir.

(ou quelque chose de mystérieux, comme ça). D’un coup de queue puissant, elle disparaît.

Je remonte vers la surface et c’est par l’entrebouque d’une bourdigue géante que je finis par sortir de l’eau. La bulle m’élève encore un temps, quelques mètres, comme emportée par un élan mou, redescend vers l’herbe, rebondit quelques fois.

Ici, on n’a pas molli (je me dis : ce n’est pas une fête : une fête a un début, une fin et une vie entre les deux, un vieillissement plus ou moins rapide (selon son métabolisme propre) mais toujours perceptible et que je ne perçois pas ici) : des dromadaires nains font des rondes autour de groupuscules exhibitionnistes, des boucs blancs les reniflent pour s’égayer, plus loin une fraise géante a été creusée pour faire l’abri d’autres figures dont ne me parviennent que les bruits étouffés par la paroi épaisse de ma bulle. C’est sur le gras de cette fraise que s’accomplit mon dernier rebond. Je roule quelques mètres. La bulle est délicatement arrêtée par le dos rose d’un cochon endormi. Je regarde à travers la paroi de mon aéronef ce dos rose, d’où surgissent, si on y regarde de plus près, quelques poils sombres et drus qui me rappellent quelqu’un. Mais qui ?

Un pépiement étrange me détourne de ma méditation : c’est un pinson qui derrière moi m’observe. Un pinson géant. Il me regarde immobile, par-dessus, avec des yeux noirs comme des trous brillants. Longtemps. Tout nu dans ma bulle, je suis gêné par ce regard glacial, figé. Entre ces yeux et les plumes rousses du poitrail, un bec comme celui des rapaces, noir et crochu, menace. D’où coup sec de la tête, le pinson de son bec crève la bulle et me libère. Il reprend son observation immobile, cligne une ou deux fois des yeux puis il se retourne et s’éloigne à petits sauts balourds.

L’explosion de la bulle a réveillé le cochon : un groin humide et frais s’est posé sur mon cou. La nature des propositions, la voix suave et gracile qui les formule dans mon oreille, la délicatesse du groin que seulement du coin de l’œil je peux observer me permettent de préciser : c’est une cochonne. Je tourne un peu plus la tête : une cochonne en cornette. Qu’on ne me juge pas trop vite : comme vous, en toute autre circonstance plus ou moins familière, en toute possession de mon sens commun, j’aurais décliné ces propositions. J’ai toujours dans la main droite le bâtonnet bleu luminescent que tout à l’heure la sirène m’a donné, et en tête la mystérieuse recommandation.

Un peu plus tard j’observe à nouveau les petits poils sombres et drus sur le dos porcin. Leur évocation, confuse tout à l’heure, me devient soudain très distincte : Marie-France.

Le jardin des délices - Chapitre 2 - Le chat

 

 

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C’est en face de moi un chat qui me regarde tout à fait. Un vrai chat, aux longs poils gris et noirs, couché sur une commode, à côté d’un guichon. Il me regarde tout à fait, puis se rendort. Ou fait semblant. Je le soupçonne de me surveiller. Je suspecte même qu’il est là pour ça. Je n’ai pas eu vraiment le choix : à l’arrivée, entre autres formalités sur lesquelles je reviendrai plus tard, il faut choisir un animal de compagnie : chien, chat ou serins (les serins sont distribués en couple). J’ai donc choisi ce chat.

 

Quoiqu’il ne parle pas, comme on aurait pu imaginer qu’il fût capable de le faire (non pas seulement en raison d’une expressivité exceptionnelle, mais surtout en raison des circonstances spécifiques de cette histoire), je lis (ou je crois lire : souvent l’étrangeté nous suggère une méfiance excessive voire paranoïaque) dans ses regards appuyés qu’entrecoupent néanmoins de longues plages de somnolence (sans doute en se conformant à ce trait comportemental caractéristique de l’espèce s’applique-t-il à donner à sa composition de bon chat domestique un peu de crédibilité), qu’il n’est pas impossible que son rôle dépasse la simple fonction d’animal de compagnie ronronnant.

 

Je suis Isidore. J’ai trente cinq ans. Je suis arrivé ici le 16 septembre 2007, il y a treize jours. Ici : au paradis.

 

C’est un chat donc, qui ronronne et qui m’observe. C’est une commode en bois noble qui exhale timidement ses arômes de pomme, d’encaustique et de linge propre. C’est, en face, un lit tendu où je suis assis. Un mur vert pâle à droite suspend le jardin des délices de Jérôme Bosch, que j’ai choisi, après le chat, en manière de farce incrédule, dans la liste abondante en fac-simile de tableaux de maître que me proposait un peu plus tard, un peu plus loin, une autre dame en tailleur sous le genou et chignon gris, semblable, si ce n’est en tous points du moins dans les grandes lignes d’une physionomie presque rébarbative, à Marie-France (je crois), la catéchète de Saint-Paul.

 

Un peu plus loin le chambranle vert sombre d’une porte ouverte fait le cadre d’une scène qu’on devine être un salon : l’accoudoir d’un canapé d’alcantara caramel, le côté gauche d’un téléviseur à écran plat, une table de salon en fer vieilli et palissandre sur laquelle on reconnait une bouteille d’anisette, un verre propre et un bol de glaçons aux arrêtes encore vives.

 

Par la fenêtre du mur opposé qu’encadre de lourds rideaux souris tombant jusqu’à terre, s’observent sur fond de ciel clair un agencement ordonné de maisonnettes qu’encercle proprement leur jardinet et que je pourrais facilement confondre avec une zone pavillonnaire de Néris les Bains (qu’un hiver d’adolescent j’avais arpentée souvent dans l’espoir d’y entrevoir peut-être, par une fenêtre fermée sur une chambre verte, Aglaé qu’un hasard conjugué d’absences et de redistribution des équipes m’avait un jour offerte en binôme pour un TP de chimie), si ne flottait au-dessus, gigantesquement suspendu dans le vide, cet éphéméride orange, clignotant et luminescent :

 

vendredi 29 septembre 2007 : Saint Gabriel !

 

Par l’entrebâillement de cette même fenêtre que pousse une brise légère et que retient la poignée de laiton, s’immiscent plus ou moins perceptibles : la rumeur lointaine d’une fête qui s’égaye, des exhalaisons de vanille et de sucre chaud, le bêlement à peine perceptible d’un troupeau d’ovins, plus loin encore l’aboiement d’un chien, le chant, peut-être, d’un couple de serins.

 

Assis en tailleur sur le lit de cette chambre, donc, et abrité des coups d’œil indiscrets du chat par quelques coussins empilés, je consigne ces observations dans les interlignes d’un livre que j’ai choisi dans la bibliothèque du salon seulement pour sa mise en page aérée et sa couverture cartonnée (qui me servira de support en l’absence de bureau), à l’aide d’un stylo bleu dont la bille épaisse, comme je la préférais quand il s’agissait d’annoter avant de les saisir définitivement dans le système informatique les brouillons de mes bilans comptables, mais comme je la regrette maintenant pour des raisons évidentes de commodité, impose, pour que la calligraphie reste lisible entre les lignes dactylographiées, une application éprouvante.

 

Mon attention comme mon regard s’attachent alternativement à ces lignes et au stylo qui les gribouille, au jardin des délices pendu à ma droite et où s’exposent les fantasmes les plus débridés que les hommes ont conçu pour figurer leur paradis, à la bouteille d’anisette posée sur la table du salon, à cette perspective qui me rappelle Néris et Aglaé. Je me remémore aussi les différentes scènes qui ont suivies mon arrivée, les Marie-Claude successives. Je prends peu à peu conscience de ma situation unique dans cet endroit. Je conçois le pouvoir particulier qu’elle me donne. J’abaisse instinctivement mon livre et mon stylo derrière les coussins que je redresse et que j’approche avant de poursuivre.

 

Souvent je relève la tête pour détendre mon dos et reposer mes yeux. Alors toujours le chat s’éveille et me regarde.

 

 

Le jardin des délices - Chapitre 1 - Isidore

 

 

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Je m’appelle Isidore. Je suis né le 15 août 1963 à Montluçon, dans l’Allier. J’ai vécu à Montluçon toute mon enfance, avec mes parents. Il n’y a pas grand-chose à en dire. Ni du reste de ma vie. On peut aller vite.

 

Je suis fils unique. Mon père a été vingt-quatre ans secrétaire du pôle gérontologique montluçonnais. Ma mère occupait son esprit bénévolement à la paroisse Saint-Paul en même temps qu’elle pourvoyait, en face, à la coquetterie discrète de notre résidence, tâchant toujours de la préserver du sordide, ne la préservant jamais de l’ennui. Les années scolaires se sont succédées à Montluçon, passables à force d’application, entrecoupées de vacances au camping des Ecureuils à la tranche sur Mer où je ne parvins jamais vraiment à exaucer les vœux que je consignais chaque année, au mois de juin, dans le secret de mon journal.

 

C’est peut-être la raison pour laquelle à vingt ans, c’était au milieu de ma première année de classe préparatoire technique au Lycée Madame de Staël, j’annonçai à mes parents que je ne souhaitais pas, que je ne souhaitais plus, les accompagner en vacances en Vendée.

Concomitamment, je pris ma carte du parti socialiste et commençai à participer aux réunions de la section Montluçon-Nord, sise de l’autre coté de la ville, de l’autre côté du Cher. Ce retrait géographique ne me permit pourtant pas d’entretenir très longtemps le secret de ces activités : le leader des jeunes socialistes montluçonnais se trouvait être le fils du Docteur M., lequel préoccupé par l’engagement de sa progéniture crût bon, à la sortie d’un conseil d’administration exceptionnel du pôle gérontologique, de partager son émoi avec mon père.

 

Au moment où on ne l’attendait plus, comme par derrière, au sens propre et à vingt ans, je décoiffai mon père.

 

D’abord on tenta de me redresser. Tour à tour canonique ou contrapuntique, le duo de mes parents m’arracha des larmes, sur le coup presque, peu après tout-à-fait. J’aurais aujourd’hui des choses à dire, peut-être, mais alors je m’enfermai dans un mutisme insaisissable qui finit par triompher méchamment du désespoir honnête de mes parents. J’imagine que c’est dans la tension tiède de leur chambre à coucher, pour l’occasion transformée en quartier général, que les choses ont basculées. J’imagine que c’est assis face à face en tailleur, deux poings volontaires serrés sous le menton, qu’ils décidèrent de changer de stratégie : un matin du début de juillet 1983, en trempant nonchalamment une tartine de pain beurrée dans son café au lait, mon père m’annonça qu’ils partaient cette année, au mois d’août, maman et lui, en Alaska. Pour changer.

 

C’était un voyage organisé par le comité d’entreprise du pôle (gérontologique) dans les monts Chugach et qui en un mois comprenait : pêche au saumon, nuitée sur peau d’ours, excursions pédestres, parc animalier sauvage, dîner chez l’habitant, remontée du Prince Williams sound en brise-glace, marche sur le glacier rocheux Columbia, baptême de motoneige pour ceux qui le souhaitent.

 

Le départ eût lieu le 3 août à 5 heures 30 du matin depuis la place Edouard-Piquant où un car ronronnait déjà depuis une heure, qui devait assurer la première tranche de cette expédition, jusqu’à l’aéroport Roissy-Charles-de-Gaulle. C’était un mercredi. J’ai entendu depuis mon lit la porte de la maison se refermer derrière les valises. Un mois plus tard, le 1er septembre 1983, un jeudi, ils embarquaient à Anchorage dans le Boeing 747 de la Korean Airlines devant effectuer une escale à Séoul sur le vol de retour. L’avion s’écarta significativement de sa route (soit consécutivement à une erreur de pilotage soit qu’il se fût agi d’une provocation de la part du pilote) et survola l’URSS, les volcans du Kamtchatka, la péninsule de Sakhaline. Ces zones étaient alors interdites au survol par Moscou : l’avion fût abattu, détruit en vol.

J’ai renoncé à mon engagement politique. Disons plutôt que j’ai symboliquement rendu ma carte, au bureau de la section nord. J’ai intégré une école d’ingénieur à Montpellier. J’ai quitté Montluçon. Définitivement. Je me suis marié avec une fille de ma promotion. J’ai eu deux enfants. A Montpellier.

 

J’étais ingénieur, en charge de l’optimisation économique des flux logistiques dans une entreprise d’emballage de pièces mécaniques de sécurité pour l’avionique. J’avais signalé à mon entrée en fonction que je n’acceptais pas les déplacements professionnels en avion. Je n’ai d’ailleurs longtemps eu à me déplacer qu’à Paris, ou à Toulouse. Alors je prenais le train, ou la voiture. Un jour le département d’achats a décidé que les cartons pré-pliés destinées à l’emballage des axes de roues seraient importés de Pologne. Quand le premier déplacement chez l’un de nos nouveaux fournisseurs devint résolument impératif, je pris la voiture de service, une 206 blanche estampillée du logo de la société. C’était le 16 juin 2006. Peu après Görlitz, lancé à quatre-vingt-dix kilomètres heure sur la nationale quatre près de Zebrzydowa, je me suis endormi.

 

***

Une main s’accroche au barreau du lit. C’est la main d’Isidore. Ma main. J’ai quarante trois ans. Je vois d’abord cette main qui s’accroche au barreau du lit. C’est comme un cep de vigne qui grimpe autour du barreau en inox du lit en inox. Je me dis ça. Je me dis : c’est ma main ; elle ressemble à un cep de vigne. [...].

 

J’ai mal. Une dame approche. Je ne la connais pas. Elle s’affaire dans une mallette à côté de moi – elle a un pantalon blanc – puis sur mon corps, puis dans la mallette à nouveau. Je m’endors.

 

***

 

Les alternances de douleurs et d’évanouissement ont duré trois mois. Je suis mort le 16 septembre 2007. Il y a treize jours.

 

Le jardin des délices - Avertissement

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Le manuscrit du présent texte a été retrouvé par des promeneurs sur la plage de Longeville sur Mer (Vendée) le 5 juin 2007, enfermé dans une boîte en plastique hermétiquement close de la marque Tupperware et rédigé dans les interlignes d’une version reliée du « Sage de Saint-Chamond », biographie complète et documentée d’Antoine Pinay. A l’intérieur de la boîte, le manuscrit était enveloppé dans une peau de bête noire et grise. L’analyse de l’encre utilisée pour ce manuscrit révèle qu’il s’agit de celle couramment utilisée dans les stylos à bille Alphagel de la marque Pilot et probablement plus précisément de celle injectée dans les lots 60.842 à 60.888 de la production 2005. L’ADN de la peau de bête est identique en tous points à celui du chat domestique, hormis la présence d’un locus supplémentaire, de fonction non identifiée, sur la dix-huitième paire de chromosomes. Les indications biographiques contenues dans le premier chapitre ont pu être rattachées strictement à des faits et des personnages ayant existé. Le reste du récit n’a bien sûr pas été authentifié à ce jour et l’origine du document reste un mystère.

La présente édition rapporte intégralement le texte manuscrit, mais ne retranscrit pas la biographie d’Antoine Pinay entre les lignes de laquelle il a été rédigé.

Le destin tragique de l’homme au tire-bouchon

 

 

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La scène se passe sous le faîtage d’un toit qui ne surplombe rien. Un toit en l’air. Un toit dans le vide mais qui, en raison de l’absence de fenêtre, l’occulte pourtant sans toutefois la rendre invisible.

 

Le faîtage est une poutre épaisse de bois sombre, ancrée seulement dans l’obscurité des extrémités du champ de vision, de part et d’autre de laquelle le toit, sur d’innombrables lambourdes régulièrement espacées, se déverse indéfiniment en une surface obscure, brune comme des tuiles sales qui exhaleraient une odeur de vieille poussière d’abord, tirant progressivement sur le noir complet à mesure que le regard s’éloigne, que n’arrêtera, donc, ni aucun mur, ni aucun plancher.

 

Un homme se tient là, pourtant. Il est vêtu d’un costume marron, probablement fait d’un velours à grosses côtes que suggère (puisque la nature précise du tissu, dans cette semi-obscurité ne peut que se deviner), non pas sa rigidité, mais bien, en dépit d’une sollicitation extrême, une rassurante fermeté. L’homme est pendu par le bras à un tire-bouchon vissé dans la poutre maîtresse.

 

C’est un tire-bouchon commun auquel il est agrippé : la mèche en queue de cochon, une vrille d’acier inoxydable et ronde de section, est par son côté fonctionnel entièrement – et semble-t-il solidement – enfoncée dans le bois de la poutre ; par l’autre côté, la tige est fichée dans un manche (cylindre de bois clair mais dur, renflé en sa médiane et sobrement ouvragé, pour les besoins du style et de la fonction, de trois gorges aux extrémités), par une liaison qui, quoique mystérieuse, n’inspire aucune inquiétude.

 

La main qui l’empoigne en laissant passer la tige de métal entre le majeur et l’annulaire est ferme et sûre, tendue à proportion de l’effort à fournir, pas davantage. Elle ne révèle, malgré la traction qu’elle supporte, aucun signe des prémices de la tétanie. Vu de l’endroit où on observe la scène, l’homme à qui cette main appartient est à peu près de profil, presque de trois-quarts arrière, de sorte qu’on ne voit pas s’il porte une cravate. Il n’est pas immobile : très lentement parfois sa tête se tourne un peu et, si elle est orientée par ici, on le voit aussi qui cligne doucement les yeux, sans lassitude apparente.

 

Aussi pense-t-on que l’action (l’effort intense que suppose cette suspension justifie à lui seul et en dépit de la quasi imperceptibilité des mouvements l’usage du terme) pourrait ainsi se poursuivre indéfiniment. L’esprit de l’homme est à ce moment absorbé seulement par quelques méditations distraites sur un passé sans histoire, mais bientôt séculaire et qui pourrait nourrir, pour peu que l’imagination explore à côté des souvenirs, des contemplations infinies.

 

Mais voilà que – est-ce par l’effet d’un clignement d’œil, d’une minuscule secousse des jambes qu’aurait ankylosées la posture inconfortable, d’une décharge nerveuse incontrôlée dans la main incessamment agrippée, ou de rien peut-être qu’une nécessité des éléments, de l’usure du bois, sorte de putréfaction infiniment lente mais certaine pourtant qui conduira cette poutre jusqu’à l’état de poussière – voilà qu’en même temps qu’un grincement sec et court déchire l’espace infini et ténébreux, le tire-bouchon se met à pivoter dans son logement, dans le sens inverse des aiguilles d’une montre, entraînant dans sa rotation l’homme suspendu à une vitesse très faible mais sûre, obtenue par les effets contraires de la pesanteur et du frottement de contact entre l’acier inoxydable de la vrille et le bois de la poutre, et attestée par la rotation inverse de celle-ci, que l’homme, par dessous, peut maintenant observer.

 

 

 

Le Trajet

 

Et quant à décider quel quartier du ciel était le moins sombre, ce n’était pas chose facile.

 

Samuel Beckett, Molloy

 

 

Les essuie-glaces émettent par intermittence dans l’habitacle, au déclenchement de l’automatisme, un broutement lent et plaintif, un grincement caoutchouteux qui se détache comme un pet intempestif et strident du ronronnement asthmatique qu’émet de ses milliers de moteurs au ralenti la gigantesque caravane de voitures immobiles, perdue dans le brouillard acide et les émissions carbonées. Ce matin, plus péniblement encore que d’habitude, sous la pluie hésitante et sale, la N118 constipée, par petits soubresauts douloureux, digère son fécalome mécanique. Vie de merde.

 

A travers les vitres embuées, je cherche en vain sur les visages de mes partenaires de route un signe de lucidité, la conscience d’appartenir au processus digestif d’un invisible et crasseux colosse. Celui-ci au contraire, à ma gauche, en costume bien mis dans sa grosse voiture à grande gueule, semble bien concentré sur son importance. Nous sommes côte à côte, arrêtés.

 

Une nouvelle bouffée d’angoisse me prend qui m’oblige à vérifier pour la troisième fois depuis mon départ que tout est bien en ordre dans la boîte à gants. Je me penche, j’étends le bras, j’ouvre, je vérifie, je referme, tout va bien. Ne pas être en retard maintenant.

 

Il parle. A personne dirait-on. Un fil pend à son oreille. Il a sans doute éprouvé, étant donnée l’heure déjà avancée de la matinée, le besoin d’appeler un supérieur hiérarchique bedonnant pour lui signaler l’inhabituelle condition de circulation, lui expliquer, tant bien que mal, qu’une nouvelle fois il sera en retard. Ou alors il prend part, avec la satisfaction de penser démontrer ainsi sa bonne maîtrise des technologies de communication – ce dont on ne manquera pas, pense-t-il, de lui être un jour reconnaissant – à une réunion qu’on lui a fait croire importante, qu’on lui a fait croire nécessiter sa minuscule présence.

 

Il est détendu pourtant. Sa main qui caresse son visage pendant qu’il parle, ses doigts qui investissent le nez et les oreilles en manière de dernière et systématique vérification, trahissent cette décontraction. C’est donc avec sa femme qu’il s’entretient. Il a déposé les enfants à l’école, comme d’habitude. Il a croisé Madame unetelle – un anniversaire samedi prochain, un pull oublié samedi dernier – les clés dans la boîte aux lettres, le chèque à la banque et puis il est maintenant dans les insupportables embouteillages de la N118, il ne fallait pas partir si tard, il le savait, voilà, à ce soir. Il raccroche. Il met la radio un peu plus fort : il a raté, malgré qu’il tendait l’oreille en même temps qu’il hâtait son rapport, le volet politique intérieur d’une revue de presse assez excitante par ailleurs, une saillie drolatique à retenir pour briller un peu au moment du déjeuner, dix-huit mesures du quartet Hoffmeister. Il semble, du coup, un peu agacé par ce coup de téléphone qu’il vient d’achever, mais je le vois maintenant qui se détend à nouveau ; il se recale dans son siège, il effectue sur son tableau de bord quelques réglages. Une esquisse de sourire satisfait sur son visage, enfin, m’assure qu’il jouit d’une acoustique d’essuie-glace supérieure à la mienne.

 

Il ressemble – est-ce étrange ? – à ce type que j’ai croisé tout à l’heure, à Paris. Je ne l’ai pas bien vu : je courais. Lui aussi, avec derrière lui deux fillettes ébouriffées ballotant dans l’air, suspendues à ses bras, accrochées par les mains, effarées. Le tableau m’avait parût incongru. Etait-ce que l’impression d’énergie forcenée et incroyablement tendue qui s’en dégageait détonnait dans mon cerveau léthargique, ou qu’une famille se pût trouver dans un pareil endroit choquait-il mon entendement provincial, je ne saurais le dire à présent.

 

Je m’étais réveillé tard dans un hôtel miteux de la rue Saint-Denis. J’étais monté avec une dame de moi inconnue quelques minutes auparavant, mais qui m’avait rapidement séduit – je me demande à présent pourquoi et cette question méritera assurément d’être minutieusement approfondie en temps voulu – avec trois mots et deux ustensiles pendant à sa ceinture. Elle était partie, depuis longtemps sans doute, repoussée par une haleine alcooleuse que je n’avais pas même pris le temps de soigner avant de m’allonger sur le dessus de lit. Je ne me souviens d’ailleurs plus de grand-chose de ce qui s’est passé après l’ascension des trois étages malodorants. Des petits jeux dégoutants sans doute. Et puis comme un coup de merlin derrière la tête qui m’a plongé dans un profond sommeil. Elle m’avait donc laissé là, sans souci de mon agenda, peu reconnaissante de la somme dispendieuse que je lui avais sans doute concédée et dont je ne comptais que maintenant, dans mon portefeuille et par soustraction, la valeur approximative.

 

Avant de quitter l’hôtel et malgré le retard déjà pris, j’avais cru devoir, au double motif de dissiper la pâte épaisse qui avait pris dans mon crâne la place du cerveau, et d’inspirer à mon hôtesse les attributs de la meilleure respectabilité, commander un café au bar. C’était un de ces bars graisseux où les avant bras collent au comptoir. Les bouteilles de vermouth et de vins cuits, sur les étagères en formica rose, présentaient leurs étiquettes jaunies par le temps et les vapeurs de friture, rappelant à la vieille, assise sur une chaise derrière le comptoir, la rareté de la clientèle, la maigreur du chiffre d’affaires. La tenancière était fripée, l’œil sombre, le verbe rare, vêtue pour ce qu’on en pouvait voir d’une blouse lustrée et d’un foulard crasseux. Elle s’était levée avec peine, sortant de l’ombre où elle avait aménagé son observatoire, traînant nonchalamment des chaussons élimés, et avait entrepris de me passer un café. Progressivement, je prenais conscience qu’elle ne serait pas celle qui m’apporterait ce matin le réconfort dont j’avais besoin.

 

Deux tables carrées, en formica elles aussi, deux fauteuils de jardin blancs et une chaise au cannage percé constituaient dehors, la terrasse de fortune de cet établissement. Un vieux se tenait là, attablé malgré la fraîcheur, devant un café au lait. Il semblait n’avoir pas bougé depuis hier soir, avec le même visage impassible et triste auquel j’avais alors adressé un sourire hilare d’ivrogne énamouré. Il échangeait avec le chien couché à ses pieds des coups d’œil mornes et complices, invectivait aussi, de temps en temps, en arabe, la femme – sa femme – derrière le comptoir. Le meilleur client de l’hôtel-bar Le Globe en était également le patron.

 

Le café était imbuvable ; la mouture était passée à travers le filtre. Je l’ai ingurgité puis je me suis frayé un chemin entre le comptoir et le flipper. Un monumental flipper électrique à la décoration fluorescente. J’imagine qu’il avait été un jour branché, à cette époque où les yeux de la patronne brillaient derrière le bar, quand elle rêvait encore de fortune, peu après que, jeune épouse, son beau, son ambitieux mari l’avait convaincu des immanquables succès que leur rapporteraient l’émigration en métropole, la gestion d’un commerce – peu importe quoi – au cœur de l’opulente capitale ; ils commenceraient petit, puis ils s’agrandiraient, encore et encore : à Paris, les affaires vont vite. Oui, c’est lui sans doute qui l’avait convaincue, elle, que leur avenir ne pouvait pas se construire dans ce bled misérable et laid de la banlieue d’Alger. Le bled exécré de leurs jeux d’enfants dans la poussière. La mémoire des ruelles de terre battue qui faisait le décor de cette pauvre jeunesse s’est dissoute, à force d’années, dans les pavés blancs et les néons multicolores des sex-shops de la rue Saint-Denis. Le souvenir de la casbah s’est dissipé dans les vapeurs de frites de l’hôtel du Globe, bien avant d’atteindre l’horizon.

 

A la sortie de l’établissement, derrière une palissade de tôle ondulée, verte et grise, s’est dressé comme je sortais, fantomatique avec ses ouvertures de fenêtres béantes et sombres, la façade d’un immeuble gigantesque et déliquescent attendant le secours d’un bienfaisant promoteur, prêt à parier sur la métamorphose de ce résidu de cour des miracles. Au-dessus, dans l’étroite saignée de ciel dégagée par la hauteur de la rue, poussés par le vent d’ouest, des nuages épais et prometteurs s’avançaient, lents comme une armée romaine, en donnant l’illusion optique étrangement rassurante que la ruine s’écrasait sur la terrasse.

 

A la faveur d’un hoquet, un espace se libère devant moi dans le boyau routier, qui me permet d’enclencher la première, puis la deuxième, après celui de devant, avant celui de derrière. Je suis aussi l’anneau géant d’un lombric géant, et avec mes amis anneau de devant et anneau-de-derrière, nous venons d’effectuer une ample reptation. En quelques secondes le mouvement est effectué et nous nous arrêtons, chacun notre tour et dans l’ordre inverse de nos départs, dans un petit frisson satisfait. Il est neuf heures moins cinq. Il me reste cinq minutes.

 

Dans l’autre sens, on fonce. Ça dégringole comme une diarrhée. Les automobilistes descendants me font tous un petit signe de la main, en me regardant fixement dans les yeux. A force de les observer depuis le bas de la côte et de tenir mentalement une comptabilité minutieuse, j’ai constaté qu’ils se rangeaient en deux catégories de tailles strictement équivalentes, selon la nature de leur sourire : le groupe des sourires compatissant, et le groupe des sourires narquois. Strictement équivalents en nombre mais pas en sexe : le deuxième groupe, en première approximation, m’a paru compter davantage de femmes. Dans les deux cas ils sourient, ils sourient de ma posture fâcheuse et de mon avenir si peu enviable. Mais moi je ris à l’intérieur, et je rirai le dernier, parce que je sais que tous, sans exception seront avalés par l’abominable Gastrovolve géant bleu et rouge qui les attend bouche béante, en bas. Et plus ils vont vite, plus ils seront digérés doucement. Condamné à l’exil sur l’île Saint-Germain en 1988 (sous couvert de préservation des bonnes mœurs et de la morale publique, cette condamnation était en réalité – en tout cas j’en formule l’hypothèse – une manière de représailles à la réélection de François Mitterrand), le monstre aux mille têtes s’est en effet échappé ce matin (on imagine une évasion organisée depuis l’extérieur mais pour le moment il est difficile d’être plus précis dans les conjectures) et s’est posté, affamé, en bas de la N118, gueule ouverte comme je viens de le dire.

 

Moi aussi, dans un an, je descendrai la N118. J’irai à rebours chercher l’amour, jusque dans ce quartier que j’ai laissé ce matin. Ce sera un plaisir de commencer, de recommencer comme ça, en fouettant d’une dépression désinvolte, aérienne, les herbes folles qui comblent cet inutile espace entre les deux rails de sécurité rouillés. En sept minutes et trente trois secondes j’atteindrai le bas de côte, et le virage à droite qui donne sur les quais de la rive droite. Bien avant la capitale, je passerai devant l’île Seguin qui sera devenue une étendue verte et paisible où paîtront d’un mélange épais ray-grass/pâturin riche et particulièrement nourrissant, pour le profit d’absolument personne, une demi-douzaine de moutons importés d’Irlande, sept chèvres tibétaines et, surtout, neuf vaches de Salers à la rousseur épaisse et aux reflets dorés qui réchaufferont chaque soir, par le simple spectacle de leur pâture et par anticipation, les travailleurs fourbus d’industrie qui, côté Boulogne ou côté Billancourt, longeront les quais vers leur bol de soupe tiède et leurs chaussons molletonnés. Mes lecteurs, que je n’aurai pas trouvé ailleurs que dans mon entourage et que je suppose par conséquent de culture rurale, voire paysanne, n’ignorent probablement pas que la femelle de la race bovine dite Salers pâtit (dans notre monde productiviste) de ce handicap qu’il lui faut la présence de son veau pour produire son lait. Je formule cette hypothèse darwiniste que la Salers se situe en réalité sur une branche intellectuellement particulièrement développée de la famille des bovidés, qu’elle constitue en somme une variante entre la vache et la survache. Qui ne se laisse pas traire par le premier venu ni sans condition. Pour les amateurs passionnés, on imagine le champ fantasmagorique incroyable qu’ouvre la perspective de l’émergence d’une survache résolument libre, définitivement affranchie (je réserve à ces seuls amateurs, en marge du présent récit, mais disponibles sur simple demande, mes propres développements sur le concept de survache.)

 

Je propose donc à la ville de Boulogne, par la présente, après le désistement de je-ne-sais-plus-quel-chef-d’entreprise-verreux-Pinault-ça-me-revient, cet ambitieux projet pour l’île Seguin : mettre en prairie l’intégralité de la superficie de l’île et la réserver à l’usage des animaux susmentionnés qu’on aura choisis robustes et d’entretien facile, à l’exclusion de toute activité productiviste de quelque nature qu’elle soit. L’accès à l’île sera réservé aux quelques vétérinaires et personnels en charge du soin des animaux. Aucune piste, aucun sentier ne sera construit ni pour activité sportive, ni pour promenade ni pour tout autre loisir. Le site ne sera pas utilisé pour exposition d’œuvre d’art, monumentale ou pas. Un bail de soixante-douze ans sera proposé sous ce règlement, avec clause de tacite reconduction.

 

A mesure que j’approche de ma destination il me semble que j’avance moins vite, de sorte que je conçois, dans un magma d’autres méditations plus ou moins absurdes par ailleurs, que si les progrès historiques de l’esprit humain n’avaient pas été si rapides dans le domaine des paradoxes, il pourrait se trouver aujourd’hui, sur cette route, un automobiliste observateur et malicieux pour inventer celui-ci qu’une voiture partant lancée à toute allure du centre de Paris n’atteindra jamais Villacoublay. Après quelques digressions sur le cirque et ses faiblesses dans le monde contemporain, que je préfère là encore épargner à mon lecteur dans la mesure où, soit qu’il sera de culture plutôt paysanne comme j’en formulais plus tôt l’hypothèse – auquel cas les développements sur le cirque seront peu susceptibles de l’intéresser – soit qu’il aura fait déjà un bel effort pour atteindre ce stade de sa lecture et souhaitera qu’on en vienne rapidement aux faits – si tant est toutefois qu’on finisse par y venir – après quelques digressions donc, je formule cette conclusion provisoire que c’est probablement parce que je ne me suis pas lancé tout à l’heure, en sortant de ce parking du centre de Paris, à pleine vitesse que je me retrouve maintenant à l’arrêt à une distance fort peu négligeable de mon point d’arrivée. Au risque de manquer de tact, je souligne ici l’écart qui me sépare de l’Achille de Zénon tant sur le plan de la vitesse (qui pour ce qui le concerne n’est jamais franchement nulle) que sur le plan de la distance à la cible, qui, pour Achille n’est, on s’en souvient, ni une base aérienne ni une zone industrielle mais une tortue partie un certain temps en avance (et qui offre dans son cas la satisfaction de toujours se réduire). Loin des paradoxes et des ratiocinations, sous l’effet de la pesanteur j’imagine, les deux aiguilles de la montre embarquée sur la planche de bord de mon véhicule indiquent six heures trente, ou dix huit heure trente, comme on voudra. Mon téléphone portable, lui, indique neuf heures moins quatre.

 

C’est que j’ai été retenu dès le départ, en haut de la rampe par laquelle on s’extrait du Parking souterrain de la rue Saint-Denis. J’avais commencé de prendre un peu d’élan, en bas, tout de suite après l’épingle à cheveux qui se situe tout de suite après la barrière de péage, bien résolu à ne pas ralentir, étant donné le retard que même intuitivement (dans mon état, je n’avais pas cru devoir me lancer dans un calcul qui aurait dû comprendre trois étapes : évaluation du temps de parcours, évaluation du temps restant, soustraction du temps de parcours et du temps restant), le retard que, disais-je, j’avais le sentiment d’avoir accumulé. J’avais considéré qu’étant donnée l’heure matutinale, les dames seraient rentrées prendre un peu de repos, les clients seraient passés chez eux changer leur linge sale pour du linge propre, les camelots auraient remballé le nécessaire à bonneteau pour compter en sous-sol le surplus de billets accumulés dans la soirée, les marchands de canettes ou de journaux à la sauvette, profitant de porter sur eux l’intégralité de leur garde-robe, dormiraient à poings fermés sur une des nombreuses bouches d’aération mises à leur disposition par la RATP, prendraient un repos bien mérité. Bref, j’avais imaginé que le quartier agité de mes pérégrinations nocturnes serait désert, offert à ma puissante accélération. Voilà comme sont les préjugés des provinciaux sur la vie parisienne !

 

En réalité, quiconque ne refreinerait pas cette pulsion de faire usage de la rampe de sortie du parking Saint-Denis comme rampe d’expulsion instantanée du centre de Paris ne manquera pas, une fois sur deux environ, de faucher une mère de famille et sa progéniture, à moins que ce ne soit, une autre fois, un député candidat à l’investiture de son parti, un joueur de flûteau au réveil ou deux sherpas égarés. Un peu plus loin, au moment où les roues avant, lancées à pleine vitesse à la faveur du décollage, retrouveront dans un crissement strident le contact avec le bitume, trois dames, pas moins, en causerie fort peu péripatéticienne au-delà des limites du trottoir de la rue du Ponceau prévu à cet effet – et qu’on aura pas vues eu égard à l’inclinaison que la rampe aura fait prendre au véhicule en vol balistique – seront les victimes de cette hâte intempestive. On l’aura compris, la dite sortie de parking jouxte l’entrée de l’école primaire où s’en vont apprendre les bébés parisiens sous l’œil attendri et maternel d’une demi douzaine de prostituées de l’équipe du matin, bien qu’il soit l’heure du chocolat, des tartines grillées, du beurre et de la confiture. Mon dieu, délivrez-nous du mal. Amen.

 

C’est la raison pour laquelle sans doute, à dessein de tempérer les empressements de sa clientèle, la gérance du susmentionné parking diffuse en boucle, mais entrecoupée de spots publicitaires vantant les services gracieusement offerts en complément de la location de place (parapluie, bicyclette), à travers des haut-parleurs crachotants, la Musique Pour Feux d’Artifices Royaux, de Haendel. Je remarquai, pour être moi-même à ce moment dans une situation proche, que la séquence musicale avait été prévue de telle longueur qu’un client garé au cinquième et dernier sous-sol (c’est-à-dire le plus profond) pourra : payer sa place à la borne située en surface, regagner sa voiture au moyen de l’ascenseur, ranger avec soin deux sacs de commission dans son coffre, attacher sa vieille mère côté passager, avant de monter lui-même et enfin sortir du parking, sans entendre deux fois la même mesure mais en ayant bénéficié toutefois, si tant est qu’il ait laissé sa vitre ouverte, de deux réclames. C’est sans doute en dissertant intérieurement sur les relations extratemporelles qui lient les feux d’artifice commandés par George II d’Angleterre et dirigé par l’artificier John Beckett aux mixages de bandes-son des parkings urbains que j’ai progressivement ralenti jusqu’à l’arrêt.

 

Le paradoxe de Zénon me fût-il venu à l’esprit à ce moment-là de mes observations et des leurs corollaires, alors que je finissais de grimper la rampe en pétaradant, comme hissé par un treuil, que j’aurais certainement retrouvé un peu de lucidité, me serais libéré de ces sonorités enjôleuses, aurais mis, enfin, un bon coup d’accélérateur, comptant sur une fortune à eux favorable pour épargner la vie des passants de la rue Saint-Denis qu’en aucun cas, de toutes façons, on ne saurait imaginer totalement innocents.

 

***

Je sais maintenant que je n’arriverai jamais. Il est neuf heures et je suis toujours à l’arrêt. Sur la N118 ou peut-être même encore en haut de cette rampe de parking qui n’en finit pas. Le premier tournant, la rue de Palestro longue et mince où des pigeons frétillants et joueurs attendent pourtant les roues de ma voiture, le boyau sous les Halles qui me donnera ma seule chance d’exulter, le pont neuf dans le brouillard, à moins que ça ne soit le Louvre, la pyramide, la tour Eiffel, la Tour aux Figures, le dernier rond-point où il était prévu que je jette un dernier coup d’œil à mon compagnon de route, avant qu’il ne tourne à gauche et moi à droite… J’aurais pu faire croire aux autres, à moi, même, qu’il ne s’agissait là que d’une étape, un épisode, que tout allait pouvoir reprendre pour finir d’arriver. Mais cela me paraît insurmontable. Alors voilà, je préfère disparaître. A trois, au troisième broutement d’essuie-glace disons, ma voiture va disparaître de la N118, et moi avec. Mon suivant pourra avancer de trois mètres.

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